[SCORPIO NIGHTS] Peque Gallaga, 1985

A l’instar de Silip (Elwood Perez, 1985), Scorpio Nights fut censuré et l’accueil, controversé à sa sortie; ce qui contribua par la suite à une reconnaissance tardive de film culte et à définir un nouveau genre. Le cinéma Philippin dans toute sa splendeur vénéneuse. Un amour à trois érotique et sensuel où le désir ne se contente pas de désirer.

Après Silip, Daughters of Eve, Scorpio Nights est une preuve supplémentaire de la vitalité d’un cinéma Philippin qu’il importe de redécouvrir («400 ans de couvent et 50 ans d’Hollywood»). Avant de se lancer dans la réalisation, Peque Gallaga a démarré comme directeur artistique pour Eddie Romero (Beast of Blood) et Ishmael Bernal (Manila by Night/City after dark). En 1985, il signe ce long métrage qui témoigne de l’importance de la culture américaine dans la société philippine (en l’occurrence le cinéma Hollywoodien), à une époque où le pays était considéré comme la Thaïlande aujourd’hui: une terre d’élection pour les tournages de grosses productions de guerre ou d’aventures bénéficiant de l’apport technique du cinéma Hongkongais et du soutien logistique comme financier des États-Unis.

Aux antipodes de cette artillerie, Scorpio Nights tient du film indépendant, minimaliste: un triangle amoureux entre une femme (Anna Marie Gutierrez), mariée à un agent de sécurité (Orestes Ojeda) et un étudiant (Daniel Fernando) qui loge à l’étage du dessus et les observe quotidiennement à travers un trou. D’un côté, il y a la routine du couple enferré dans une litanie, répandue comme un spectacle: le mari revient du boulot, dine, fait l’amour et se couche sans avoir eu le temps de prodiguer une caresse à son épouse. De l’autre, la solitude de l’étudiant voyeur qui découvre le sublime corps allongé et alangui d’une belle aux bois dormants, prisonnière d’une transe mécanique, qui attend qu’on vienne la réveiller. Une fois qu’elle a découvert l’identité du voyeur, ils ne peuvent plus se passer l’un de l’autre, s’attendent ou se réclament.

En fait, tout le film repose sur l’irrépressible envie de baiser qui se propage sur l’écran comme un incendie. La découverte du plaisir puis la quête frénétique de sa répétition imposent un rythme, une urgence. Avant une fin inéluctablement tragique (on est romantique ou pas) qui accélère soudain la cadence. L’autre atout de Scorpio Nights, c’est Anna Marie Gutierrez, actrice canon, d’une sensualité à faire fondre, qui fait montre d’une absence d’inhibition extraordinaire. À l’époque, les acteurs osaient tout et n’avaient peur de rien. Il faut dire qu’ils sortaient d’une décennie de films d’exploitation où le sexe tropical coulait comme l’alcool. À l’aune de Silip, Scorpio Nights fut censuré et l’accueil, controversé à sa sortie; ce qui contribua par la suite à une reconnaissance tardive de film culte et à définir un nouveau genre. Dans des conditions aussi intimes, on peut comprendre que les premiers spectateurs aient eu chaud dans la salle: sans en avoir l’air, cet élixir contient quelques-unes des plus belles scènes de sexe visibles sur un écran de cinéma avec un contraste entre le monde extérieur grouillant et l’intériorité secrète d’une idylle à la faveur de l’été.

Accessoirement, il faut lire entre les lignes: il y a aussi une vraie résonance sociale derrière cette love story, reflétant les incertitudes d’un pays, au moment où le sénateur Ninoy Aquino, symbole de la démocratie, a été assassiné et pendant l’essoufflement de la dictature du général Ferdinand Marcos qui s’en prenait moins aux films contres-natures qu’aux idées politiques. Deux avatars, nettement moins sulfureux, ont découlé de cette œuvre phare: une suite bien médiocre (Scorpio Nights 2 en 1999, pourtant produite par Gallaga et réalisée par Erik Matti) et un remake coréen (Summertime en 2001 où l’étudiant a été remplacé par un activiste qui échappait aux autorités). Et bien que les styles soient différents, Tsai Ming-Liang a certainement dû voir Scorpio Nights à répétition. Inconsciemment ou non, il s’en est beaucoup inspiré puisque l’on y retrouve déjà les motifs les plus marquants de Vive l’amour ! (1994), de The Hole (1998) et de La saveur de la pastèque (2005).

Réalisateur: Peque Gallaga
Scénario: Rosauro Q. Dela Cruz
Avec: Daniel Fernando, Orestes Ojeda, Anna Marie Gutierrez
Photo: Ely Cruz
Montage: Jesus M. Navarro
Durée: 126 minutes
Pays: Philippines

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