Une institutrice frustrée (Jeanne Moreau) brûle de désir au contact d’un bûcheron italien ultra viril (Ettore Manni). Elle va l’accuser d’actes pyromanes. Une autopsie du désir qui consume du dedans. Un tumulte qui ne s’oublie pas. Pour mettre un peu d’ordre dans nos idées, disons que Tony Richardson fut avec Karel Reisz et Lindsay Anderson, l’un des chefs de file du «Free Cinema», ce mouvement cinématographique anglais de la fin des années 50 qui a produit un nombre considérable de films hors des normes laissant une porte ouverte aux tentations surréalistes. Comme c’est bizarre: Mademoiselle veut que le rôle titre soit incarné par Jeanne Moreau qui sortait de l’expérience Buñuelienne du Journal d’une femme de chambre, se déroulant lui aussi dans un village français en proie à la médiocrité, se terminant par une vision-éclair – celle du fascisme, du racisme, de la xénophobie.
Le scénario de Mademoiselle, qui parle de fétichisme et d’obsession, écrit par des as du désir, dans un premier temps par Jean Genet, puis réécrit dans un second par Marguerite Duras, raconte comment l’arrivée de bûcherons italiens dans un village Corrézien va déranger les habitants. Et cette perturbation se traduit par des actes répréhensibles (inondation détruisant une ferme, animaux morts, incendies). Le coupable est désigné d’office: un beau rital qui suscite le désir comme la haine. Ne laissant pas Mademoiselle, une institutrice, insensible. À son contact, s’expriment la renaissance d’un désir mort, l’envie inavouable de l’abandon. En observant ses gestes, son corps, sa bouche, ses expressions, Mademoiselle se ranime. Le feu brûle. Brûle trop fort. La preuve, c’est elle, la responsable des incendies – on le sait dès le départ. Et si elle provoque ces incidents, c’est pour voir le bel Italien à l’œuvre, l’admirer, regarder ses mains réparer ses fautes à elle, pour consoler sa frustration. À l’école, elle s’occupe du fils de l’Italien et comme elle aime trop fort le père, elle humilie l’enfant en classe en racontant l’histoire de l’affreux Gilles de Rais – en commettant un lien affreux avec le papa. L’enfant sait tout, voit tout et veut devenir un adulte, vite, pour avoir les mots, pour se défendre, et fuir ce monde d’adultes.
Certes, oui, d’accord, le sempiternel thème de l’étranger qui débarque dans un trou paumé et réveille les vilaines pulsions de nos rednecks à nous n’a rien de bien neuf. Mademoiselle n’en reste pas moins de la décennie précédant celle de Dupont Lajoie et La traque. Et au fond, peu importe l’époque, il n’est pas inutile de pointer du doigt la salopardise de notre société. Et ce qui fait la grande différence, c’est que les si ambiguës lois du désir décortiquées par Genet et Duras n’obéissent pas aux lieux communs avec un traitement de l’érotisme qui, jadis, se révélait incroyablement novateur dans sa crudité et sa franchise. Le désir et l’abandon dessinent des lignes de fuite vitales, insufflant au film son énergie féroce. L’Anglais Richardson se sert du contexte hexagonal pour parler des différentes étapes de l’attraction sexuelle (sa découverte, son assouvissement, sa reconnaissance) et détourne consciencieusement le cahier des charges du minimalisme sentimental pour sonder toutes les choses bizarres qui agitent le corps et l’esprit. Mademoiselle montre aussi et surtout les ravages de l’imagination et les effets de la cristallisation: comment répondre aux désirs des gens? Comment la beauté peut provoquer des réactions malsaines et exacerbées? Comment les gens ont tendance à se créer des histoires sur la vie des autres? Comment la frustration engendre-t-elle la jalousie? La mise en scène traduit, avec une intense subtilité, la perversité de l’héroïne et transfigure le bellâtre pour rester fidèle à l’érotisation du corps masculin voulue par Genet & Duras. L’étreinte au bord du lac où sort enfin le serpent du désir est à ce titre un sommet d’érotisme franc.
Mademoiselle est, depuis une éternité, rangé au registre exclusif des curiosités pour cinéphiles fermés hantant les cinémathèques avec des sacs plastiques à la main. Sortons-le de son placard, l’époque le veut! Près de cinquante ans après, cette fascinante histoire d’amour/haine, fascination/répulsion, a gagné en puissance, en charme et en poésie, disant plus que prévu sur la complexité des rapports humains. Entre soumission et sublimation, destruction et possession, une peinture de la rouille intime des êtres. Consacrée au même moment icône Truffaldienne de Jules et Jim, Jeanne Moreau resplendit dans un rôle de femme comme Buñuel les aimait (froide comme la glace, travaillée par quelque chose de chaud et d’inavouable). C’est elle qui, d’ailleurs, a proposé le scénario de Genet à Richardson, consciente qu’elle se mettait en danger, sans avoir peur d’écorner son image. C’est toute la beauté du geste.
| 12 mai 1966 en salle | 1h 45min | Drame De Tony Richardson | Par Jean Genet, Marguerite Duras Avec Umberto Orsini, Jeanne Moreau, Georges Aubert |


![[DARK CITY] Alex Proyas, 1998](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2020/04/dark-city-photo-jennifer-connelly-983351-1068x730.jpeg)
