[M. BUTTERFLY] David Cronenberg, 1993

Les mutants de l’Interzone du Festin Nu, l’insecte amoureux de La mouche ou les jumeaux fusionnels de Faux Semblants furent autant de consécrations pour Cronenberg: enchaînement parfait. A l’époque, on prend peur que la source se tarisse. On a peut-être vu M Butterfly comme une pause fleur bleue dans la carrière du canadien ultra-charnel: puisque le sang ne coule pas, puisque les corps ne dégorgent plus, alors on détourne le regard. Viendra le choc Crash mais il faudra, comme on le sait, un certain temps avant une réhabilitation de ce monstre de sperme et de tôle froissée.

M Butterfly a tout d’une respiration, c’est certain. Le film faussement académique et accessible par excellence. Mais il ne fait aucun doute que le réalisateur de Videodrome n’y est pas arrivé par hasard. Damnant le pion à Peter Weir, le bonhomme fut en effet très intéressé par l’adaptation de la pièce à succès de David Henry Hwang, qui était elle-même inspirée d’un fait divers incroyable: un comptable travaillant à l’ambassade française à Pékin, se fit soutirer des informations diplomatiques par une belle artiste chinoise qui se révéla être un homme. Le succès foudroyant de The Crying Game a t-il poussé l’adaptation d’une telle histoire dans un Hollywood pas très gay-friendly? Peut-être et on s’en fout. On avait sans doute un peu trop enfermé d’ailleurs le film de Jordan dans son «twist», et M Butterfly, malgré les apparences, ne se repose heureusement pas non plus.

Lorsque Cronenberg choisit John Lone, le héros du tout doré Le dernier Empereur qui venait de faire fureur, pour jouer ce chevalier d’Eon made in China, il sait que le spectateur saura. La révélation n’en est pas une, excepté pour le personnage principal, dont on ne sait s’il n’a pas, au fond de lui, foncé consciemment dans ce bal masqué amoureux. Jeremy Irons, toujours très à l’aise dans les tempêtes Cronenbergiennes, s’ennuie en fonctionnaire qui regarde la Chine de haut. Un soir, il a une révélation en voyant une représentation de Madame Butterfly, cet opéra de Puccini où une japonaise, trahi par son époux, se suicide dans un dernier geste magnifaïque. Ce que le brave René Gallimard ne sait pas, c’est que la scène chinoise a l’habitude de faire jouer des rôles féminins à des hommes: sans se poser la question, il poursuit donc de ses assiduités la belle Song, la Madame Butterfly en question, femme mystérieuse qui s’empresse de faire un croche-pied à la fétichisation maladroite irriguant l’opéra de Puccini. Car Cronenberg ne parlera ici que de cela: repoussé, séduit, puis caressé dans l’ombre d’une chambre, René, aveugle et envoûté, tombe amoureux d’une image, d’une idée de la femme asiatique, sensuelle et pudique, tenace et insaisissable. Pour ne pas révéler son sexe, Song invente des rituels et des règles, où les mains s’effleurent sur la soie, rarement en dessous.

Lors de la sortie en 1993, beaucoup ont accusé Cronenberg de s’embourgeoiser, loin des peaux crevassées. Pourtant, il ne fait que discuter une fois de plus des troubles de la chair et de l’esprit. D’une tristesse et d’une sensualité à frémir, la rencontre entre le héros et son illusion mise à nue, dans une fourgonnette coupée du monde, est assurément une des plus belles scènes filmées par ce satané viandard, jusqu’à la transformation finale, absolue, qui ne sera pas celle que l’on croît. Pirouette: Crocro nous retourne le coeur en place de l’estomac.

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