John Cameron Mitchell à l’honneur au FIFIB: plus de 15 ans après, son « Shortbus » reste toujours aussi inclassable dans le cinéma américain

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1995

Shortbus est sans aucun doute le film le plus attachant de John Cameron Mitchell, cinéaste à l’honneur cette année au FIFIB. Réalisé il y a plus de 15 ans, ce film regardait dans le blanc des yeux tristes des New-Yorkais et montrait une Big Apple essayant de se reconstruire après le 11 septembre en ravivant le spectre de la libération sexuelle des années 70. Il mettait un coup de pied dans la fourmilière du cinéma indépendant américain menacé par le conformisme. 

Dans l’hédoniste Shortbus, réalisé en 2006, John Cameron Mitchell (Hedwig and the Angry Inch) regarde dans le blanc des yeux tristes des New-Yorkais et montre une Big Apple qui essaye de se reconstruire après le 11 septembre en ravivant le spectre de la libération sexuelle des années 70. Sous l’aspect underground, une célébration peace and love mue par l’urgence et la déshumanisation alarmante d’une mégalopole ne connaissant son orgasme que lorsqu’il y a un black-out. Les personnages y compensent le manque d’amour et la froideur des relations humaines par le sexe sans sentiment: « Les personnages du film essayent coûte que coûte de ressentir quelque chose, de se connecter, à tel point qu’il finit par y avoir une panne d’électricité dans la ville », raconte John Cameron Mitchell. « L’idée m’est venue d’un vrai black out qu’il y a eu à New York il y a quelque temps et j’ai immédiatement pensé que tout le monde était mort et qu’il y avait une nouvelle attaque (rires). À ce moment-là, vous ne pouvez plus utiliser votre téléphone portable ou votre e-mail. Ce soir-là, tout le monde était dans la rue. Je me suis réfugié dans un bar où un de mes potes DJ faisait de la musique avec les éléments autour de lui. Je pense qu’il devrait y avoir dans le monde des black-out chaque mois. Les gens se connaîtraient sans doute mieux. »

Le cinéaste a travaillé sur le projet Shortbus immédiatement après avoir achevé la tournée promotionnelle de Hedwig and the angry inch, son premier long métrage. L’expérience a été si intense qu’il n’avait plus envie de se mettre en scène, mais de parler des autres à travers une chronique polyphonique où des personnages, liés ou défaits, éprouvent la difficulté d’aimer de nouveau dans un New York meurtri par un certain 11 Septembre. En arrivant en Europe, l’artiste s’est rendu compte du nombre impressionnant de films traditionnels qui usaient d’une sexualité explicite en assimilant le plaisir à la culpabilité. En réalisant Shortbus, il a essayé de détruire cette image en utilisant la sexualité comme la musique dans Hedwig and the Angry Inch. Et les références en termes de sexualité explicite ne sont pas celles que l’on pense, pour le réalisateur: « A ma sœur! de Catherine Breillat est un film hallucinant sur la sexualité des adolescents, mais c’est surtout effrayant. C’est une sorte de film parfait parce que parfaitement fait. J’ai adoré la façon dont elle décrit une première relation sexuelle, mais il y a aussi cet état de tension vers la fin lorsque la mère conduit sur l’autoroute et qu’elle a peur des camions. La manière dont elle introduit le personnage du tueur dans le dernier quart d’heure en le mettant en parallèle avec la montée du désir interdit est très puissante. »

La réalisation de Shortbus s’apparente à une victoire sur le territoire de l’oncle Sam. Tout est parti d’une petite annonce glissée sur le web où les participants, majeurs, pouvaient envoyer une vidéo d’eux en train de faire l’amour (ou autre) afin de figurer dans un film. L’inhibition était formellement proscrite. Les méthodes de sélection ne sont pas si éloignées de celles d’une émission de télé-réalité, mais l’aboutissement est infiniment plus stimulant. Avec John Cameron Mitchell, la directrice de casting Susan Shopmaker s’est occupée du recrutement en scrutant toutes les vidéos reçues. Le making-of, que l’on peut visionner dans la double édition de Shortbus, propose de découvrir les vidéos des futurs acteurs où ils montrent déjà une certaine faculté à disserter sur la sexualité sans le moindre complexe.

« Dans la vie de tous les jours, le sexe est quelque chose de drôle et d’instinctif; c’est ce qui détermine les gens : on sait qui ils sont par leur manière de baiser. » JOHN CAMERON MITCHELL

Certains ont fabriqué de fausses publicités ou imité Gwyneth Paltrow recevant un Oscar avec une perruque là où d’autres se sont contentés de raconter leur première relation sexuelle. Sur 500 candidatures, 40 acteurs ont été rappelés pour passer des auditions, consistant à s’installer dans une salle et à regarder ces vidéos. Lors du visionnage, le cas de Jonathan Caouette est évoqué: cet artiste autodidacte a passé son existence à se filmer depuis l’âge de 10 ans. Il en a tiré Tarnation, un film kaléidoscopique co-produit par GVS et John Cameron Mitchell. Après cette audition, le réalisateur entouré de la direction de casting et du producteur a composé un tableau d’affectivité pour réunir les gens qui s’attirent le plus. Chaque intervenant devait dire ce qu’il pensait de la vidéo et de la personnalité de l’autre. D’emblée, des idylles et des inimitiés se créent. En fonction des réactions, il les réunissait et parfois la réunion de deux acteurs en faisait sauter un.

Certains comédiens professionnels (comprendre « du milieu ») ont également participé au casting en connaissance de cause (l’aura culte de John Cameron Mitchell depuis Hedwig and the angry inch), mais ils ont tous été écartés parce qu’ils craignaient pour leur image – selon eux, le fait de tourner des scènes pornos dans un film risquait de compromettre leur carrière. C’est pourquoi John Cameron Mitchell s’est entièrement focalisé sur ces amateurs pas guindés et fiers de ce qu’ils sont. La seule célébrité, c’est Sook-Yin Lee, connue au Canada comme animatrice radio. L’annonce de sa participation au film s’est faite à travers les médias et n’a pas manqué de provoquer une controverse stupide et inattendue dans la station de radio où elle officiait: « Sook-Yin est d’un naturel nerveux. Elle a grandi dans un univers strict où on lui rabâchait à longueur de temps que prendre du plaisir avec son corps était mauvais. Je me suis inspiré de ce trait de caractère pour l’amplifier dans Shortbus et construire un personnage qui n’arrive pas à avoir d’orgasme. Dans la vie, elle est pudique et attentionnée: elle cherche toujours à aider les autres. Heureusement, lorsque nous avons tourné la scène de sexe entre Raphael et elle, cela s’est fait avec beaucoup de joie et de décontraction. En fait, nous l’avons rendue comique. Pour la scène de pénétration, ils étaient tous les deux inquiets: Sook-Lin a dû porter un préservatif féminin car si on voyait Raphael avec un préservatif sur le sexe, cela n’aurait pas collé avec son personnage. Mais les seuls moments où il y avait de la décontraction étaient les scènes au « shortbus » parce que les acteurs étaient entourés de couples qui existaient vraiment et qui n’avaient aucun problème avec leur pudeur. » Soutenue par des personnalités comme Gus Van Sant, Yoko Ono, Francis Ford Coppola, Julianne Moore et Moby qui lui ont recommandé de ne pas lâcher le morceau, elle a rejoint l’équipe de Shortbus sans hésitation.

Après cinq jours d’improvisation, neuf acteurs ont été choisis. Nous sommes en mai 2003. Avant de venir travailler à l’atelier, ils doivent tous faire un test de dépistage. Les premières angoisses des acteurs sont les risques de maladies et, surtout, savoir avec qui ils vont baiser pendant le tournage. Mais la joie d’être réuni pour concrétiser un projet robuste (parler de la sexualité triste) a pris le pas sur l’anxiété. Afin de mettre tout le monde à l’aise, Cameron Mitchell a organisé de fausses conférences de presse pour présenter les rôles en demandant de zapper les questions primesautières pour attaquer la nature même du sujet au gré d’implications purement factuelles. C’est à partir de cet atelier qu’il a rédigé un premier scénario en s’appuyant sur les personnalités respectives des acteurs. Ça explique pourquoi les acteurs sont si convaincants: ils ne jouent pas parce qu’ils sont les personnages. La mélancolie de l’un, le côté blasé de l’autre. Attentif et précis, Cameron a repéré les traits de caractère et, en apportant un regard tendre et bienveillant, les a amplifiés pour qu’il y ait une mutation psychologique et qu’ils soient à la fois le personnage et eux-mêmes.

Pendant un an, ils se retrouvent fréquemment pour tout superviser. Les acteurs se connaissent mieux: ils ont pu créer une sphère d’intimité. En cours de route, deux comédiens ont abandonné le projet sans donner de raison valable. Ce qui aurait pu créer des tensions n’a fait que ressouder les liens. Dès le départ, l’équipe a senti qu’elle était menée par un réalisateur honnête. D’une telle honnêteté qu’il a voulu participer aux scènes d’orgie dans le Shortbus (on le voit d’ailleurs dans le making-of!). Progressivement, les acteurs découvrent l’excitation de se donner corps et âme dans un film-famille dans lequel le spectateur se sent immédiatement à l’aise. C’est tout le secret d’une réussite: le manque de moyens est composé par un cœur gros comme ça. Le résultat est drôle, pétillant, mélancolique, touchant, universel… et fait toujours du bien partout plus de 15 ans après. A fortiori dans la frilosité de l’époque… A.V.

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