En 2019, Marco Bellocchio signait une merveille avec Le traître, prouvant qu’il n’avait jamais perdu le lance-pierre qu’il tenait entre ses mains, celui avec lequel il avait commencé sa carrière au début des années 60 pour mieux tirer sur la société italienne. Ce qu’il fit avec le mythique Les poings dans les poches, où Lou Castel projetait de massacrer tous les membres de sa famille. L’histoire du cinématographe a malheureusement laissé de côté un autre film édifiant signé dans les années 70: ce très rude La marche triomphale, où Bellocchio mettait l’armée dans son viseur.
Dans Au nom du père (1971), ce sont l’église et les institutions religieuses qu’il dégommait, filmant la vie dans un collège jésuite comme un tableau de Bosch, avec ce qu’il faut de grimaces et de sursauts grotesques (comme cette branlette interrompue par la vierge Marie elle-même), pour traduire une révolte s’élevant face à des traditions dépassées. Avec le même sens de la provocation, mais peut-être plus maîtrisé encore, il s’engouffrait dans La marche triomphale sous le toit d’une caserne militaire: Paolo (Michel Placido), jeune étudiant lettré, s’est retrouvé – sans qu’on sache réellement pourquoi – embrigadé dans l’armée, et projette de s’affaiblir physiquement pour pouvoir en être dispensé. Le plan-séquence inaugural, inouï, montre le garçon sommé d’exécuter un ordre absurde à l’envi. La lassitude, la haine, l’épuisement: en quelques minutes, le spectateur se retrouve comme le protagoniste, au bord d’une crise de nerfs monstre. La caserne est menée d’une main de fer par le capitaine Asciutto, qui n’hésite pas à sortir la nuit pour terroriser ses propres recrues.
Franco Nero, choix parfait s’il en est, a la beauté du diable et du tortionnaire genetien (son futur rôle de commandant langoureux dans Querelle tient-il du hasard? Vous pensez bien que non…), le comédien se révèle fortement érotisé en capitaine sadique qui croit à la force des coups, et seulement à cela. Un soir, il entraîne sa recrue Paolo, évidemment pacifiste, dans son bureau, et lui ordonne de se battre sous peine de mourir sous ses poings. En morceaux à la sortie de cette dangereuse entrevue, ce dernier est persuadé d’avoir compris le sens de la vie et devient alors le serviteur du capitaine. Fausse amitié, humiliation masculine, tension sexuelle: très difficile de ne pas penser à La meilleure façon de marcher, de Claude Miller, réalisé exactement la même année et avec un titre étrangement similaire. Plus qu’un remake italien, La marche triomphale en est un surtout un complément essentiel: un rappel surligné par la présence de Patrick Dewaere, dans un rôle quelque peu figuratif d’amant moustachu, mais qui pourrait être exactement le même personnage que celui qu’il incarnait dans le film de Miller. De la colo aux bidasses, la masculinité va bien: ça frappe et ça domine.
Sans pincettes aucune, Bellocchio décrit un système militaire pourri de l’intérieur, où les plus anciens martyrisent la bleusaille en les couvrant de merde et de pisse comme dans un cercle de Salo. Quelle différence, au fond, avec le monde extérieur? En comprenant que c’est la loi du plus fort qui l’emporte, Paolo, entre réflexe pavlovien et syndrome de Stockholm, trouve un étrange plaisir à gagner une vraie fonction dans les rangs: au moment où il se rend compte qu’il est devenu le favori de son tortionnaire, les soldats du régiment dansent sur le sublime Tornero de Santo California, les yeux dans le vague. Sans grande surprise, Asciutto le mâle alpha est un impuissant hyper violent, rêvant d’un enfant pour le façonner à sa guise, et trouve son point faible dans une épouse qui lui échappe. Pas un rôle des plus faciles pour Miou-Miou, autre frenchie au casting, en pie voleuse rêvant de fuite et de plaisir dans un monde de brutes. Elle devient un fragile intermédiaire entre deux hommes qui ont remplacé leur faiblesse par l’usage de la violence: face à une embrassade, Asciutti et Paolo ne se contiennent plus, ragent au fond de la liberté qu’ils ne peuvent avoir. L’ironie étant que c’est la «folle» qui finira par rendre les coups avant que les deux frustrés du slip ne prennent le dessus:«alors pour être un homme, faut être un hétéro?!». Bellocchio signe un film éblouissant et désespéré sur le fascisme et la virilité comme culture de mort.
26 janvier 1977 en salle / 1h 55min / DrameDe Marco Bellocchio Scn Marco Bellocchio, Florian Hopf Avec Michele Placido, Franco Nero, Miou-Miou Titre original Marcia trionfale |

26 janvier 1977 en salle / 1h 55min / Drame