Un ouvrier carrier (Charles Vanel) convole et vit pleinement son bonheur conjugal, jusqu’à ce qu’une explosion accidentelle sur son lieu de travail le défigure. Désormais contraint de porter un masque pour cacher ses plaies, il est rejeté par sa femme (Sandra Milowanoff) que cette mutilation a éloignée de lui. Un jour, il la surprend avec un autre homme qui porte lui aussi un masque. Au cours de la bataille qui s’ensuit, l’un des deux masqués meurt. La femme aide à se débarrasser du cadavre, mais va découvrir que le meurtrier n’est pas celui qu’elle croyait…
On connaissait Charles Vanel, né en 1892 et mort en 1989, 75 ans de carrière au compteur, comme acteur chez des cinéastes que l’on adore (Henri Georges Clouzot, Luis Buñuel, Jean-Pierre Mocky, Edmond T. Gréville). Avec le temps, on pensait tout savoir du comédien centenaire qui entre autres gloires arrête le couple diabolique Simone Signoret-Paul Meurisse dans le chef-d’œuvre de Clouzot (Les diaboliques, 1954) avant de découvrir, longtemps après sa mort et dans des conditions étranges, qu’en 1928, à l’âge de 37 ans, il fut le réalisateur de l’un des derniers films muets tournés en France. Et que cet unique long métrage est un diamant brut, évoquant la puissance formelle de feu de cinéastes visionnaires comme Murnau et Lang avec sa maîtrise des travellings, son sens du cadre, son montage très serré, sa sublimation d’un argument simple.
Vous pensez que nous plaisantons? Avons-nous une tête à plaisanter? Non, on ne plaisante pas lorsqu’on vous affirme les yeux dans les yeux que Dans la nuit de Charles Vanel préfigure tout un pan de cinéma fantastique français, à commencer par certains Franju comme Les yeux sans visage. Vous allez tomber de votre chaise en réalisant que Charles Vanel portait aussi bien le masque qu’Edith Scob. Une question hante, alors. Pourquoi un tel anonymat, nous direz-vous, si le film de Charles Vanel («un drame d’atmosphère ouvrière» en hommage à son père, ouvrier dans une scierie) s’avère à ce point une merveille insoupçonnée? Tout simplement parce que certains films, et ils sont nombreux dans l’histoire du cinéma, passent totalement à côté de leur cible ou de leur époque. À la sortie, les critiques avaient fait leur travail, redoublant d’éloges sur le film, mais à l’aube des années 30, qui s’intéresse au muet? Le muet, c’est has-been. Le parlant, c’est l’avenir. Pour toutes ces raisons assez décourageantes, Dans la nuit est rapidement retiré de l’affiche, disparaissant des mémoires. De presque toutes.
Au vu du résultat, apprendre que Charles Vanel n’a signé que ce coup d’essai tient de l’aberration. À ce sujet, le cinéaste acteur confiera à la fin de sa carrière : «Je déteste avoir à discuter de tout avec tout le monde. Or, il fallait alors justifier chaque ligne du scénario devant le producteur – quand ce n’était pas devant sa maîtresse –, s’embarquer dans de complexes tractations financières, accepter des acteurs imposés par les distributeurs alors qu’ils n’allaient pas du tout pour les rôles… Comme je gagnais beaucoup d’argent en tant que comédien, que je faisais ce que je voulais, que j’étais tranquille, j’ai finalement renoncé, mais je l’ai parfois regretté. Je n’avais pas le goût de devoir me bagarrer toute la vie.» À défaut de pouvoir le secouer et l’inciter à passer de nouveau derrière une caméra, il faudra se contenter de voir et de revoir Dans la nuit, abordant le réalisme par l’onirisme, proposant une jonction inédite de documentaire (toute la description du milieu ouvrier et des villageois de Jujurieux-en-Bugey dans l’Ain que Vanel connaissait si bien) et de fantastique. On peut aussi y voir un mélodrame sur la monstruosité, bien avant David Lynch, et la solitude qu’elle revêt, en même temps qu’une préservation de l’amour et la traduction en un temps record d’une palette variée d’émotions comme l’ivresse, la joie, la colère, la tristesse. En un battement de paupières, on passe de la liesse à la tragédie, de la description du réalisme ouvrier à l’exaltation du film noir. Par la grâce de ce lien affectif qu’il tisse avec le spectateur, le film avance et progresse, puissant. Sa seule concession s’avérera une fin imposée, assez inattendue, que l’on a parfaitement le droit de trouver très belle. La petite anecdote veut que, pour amadouer la censure souhaitant a priori interdire Dans la nuit, ou du moins lui faire beaucoup de mal, le producteur a demandé à Charles Vanel d’ajouter une happy end, faisant croire que toute la sombre histoire n’était qu’un mauvais rêve.
Signalons quand même, dans la carrière peu prolixe de Vanel cinéaste, ce moyen métrage parlant de 1931 intitulé Affaires classées, ressorti en 1935 sous le titre Le Coup de minuit. Mais c’est bien trop peu. Charles Vanel cinéaste demeure quand même l’une des plus grandes et des plus belles énigmes du cinéma français. En guise de conclusion, on citera Bertrand Tavernier, fan absolu de Dans la nuit: « L’histoire du cinéma français muet commence avec Lumière et se termine avec Vanel ».
1h 15min | DrameDe Charles Vanel | Par Charles Vanel Avec Charles Vanel, Sandra Milovanoff |
1h 15min | Drame


![[DER TODESKING] Jörg Buttgereit, 1990](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2018/08/Capture-decran-2024-07-08-a-10.43.38-1068x717.png)