Séquestré depuis sa naissance par sa mère, Bubby ignore tout du monde extérieur qu’il croit empoisonné. L’arrivée de son père, dont il était tenu éloigné, va bouleverser sa vie. Le jour de ses 35 ans, Bubby va enfin sortir. Il découvre un monde à la fois étrange, terrible et merveilleux où il y a des gens, de la pizza, de la musique ou encore des arbres.
Comme pour tout film culte, Bad Boy Bubby possède ses anecdotes chaos. A l’origine, ce devait être un film au budget rikiki, tourné en un week-end, comme une blague potache, entre potes. Finalement, sa conception a pris à Rolf de Heer, son réalisateur, près de dix ans pour arriver à un résultat final inclassable. Le processus d’écriture et de réalisation peut paraître extrêmement lent mais le scénario est parti d’une addition d’événements accidentels. Jour après jour, De Heer notait sur des fiches toutes les choses étranges qu’il voyait dans la rue. Comme un homme en fauteuil roulant qui a volé sous ses yeux le sac à main d’une femme en circulant à toute vitesse. Lorsqu’il a eu assez de matière, il a relié ces détails, les a laissé mûrir dans un coin de son cerveau pour revenir dessus. A l’arrivée, il lui manquait un fil conducteur pour donner à l’ensemble un relief singulier et unique. Ça donne Bubby, ce personnage sorti des enfers, et son itinéraire riche en embûches existentiels. Sans trop y croire, iI envoie une première mouture du scénario à Domenico Procacci, un producteur italien qui avait pour habitude de manifester un vif intérêt sur les projets internationaux les plus excentriques. En le lisant, il a apporté 50% des fonds en émettant deux options. Soit le film sera un échec et choppera au fil du temps, grâce au vidéo club et aux exportations à travers le monde, une réputation de film macabre prompte à stimuler la curiosité des amateurs de bizarreries; soit il sera un succès mais un succès inattendu. Ce sera la seconde, notamment grâce aux sélections dans des festivals prestigieux comme celui de Venise où Bad Boy Bubby a glané pas moins de cinq prix.
La première demi-heure scotche: un homme demeuré encore englué dans l’enfance vit avec sa mère castratrice dans une cave, recluse et anonyme. Ses occupations journalières sont simples: attendre que maman revienne, lui fasse l’amour (sans compter que ladite maman n’est plus toute jeune) et accessoirement jouer avec le chat (jouer avec lui signifiant lui donner des coups de couteaux et/ou le torturer jusqu’à ce que mort s’ensuive). De Heer n’a pas son pareil pour décrire un univers glauque. D’autant plus glauque qu’il est confiné, oppressant, et qu’on ne le quitte pas pendant un bon bout de temps. Inaction et angoisses légitimes. D’où le suspens: de quoi est composé l’extérieur? Pourquoi la mère interdit son film de sortir? Pourquoi porte-elle un masque à gaz? Apocalypse? Guerre? Folie mentale? Une demi-heure plus tard, on a les réponses. Et elles sont terribles. Anecdote amusante: afin de souligner le contraste entre le monde intérieur du protagoniste et le monde extérieur inconnu, le cinéaste voulait utiliser une technique marquante s’exprimant dans le cadrage: commencer en usant un ratio de 1.66 pour tout prendre dans l’image et une fois que le personnage quitte le « cocon familial », passer au format widescreen afin de souligner que le monde s’ouvre à lui. Mais il a dû renoncer. Tout simplement parce qu’en plus de la violence confinée, le résultat devenait insoutenable.
Rolf de Heer croque ses personnages comme des héros de bédé, à la fois violents, incontrôlables, lâches et détestables – l’horreur du quotidien est régulièrement désamorcée par un humour noir qui fait rire jaune. Quelque part entre le biopic de Marylin Manson, Bernie et la parabole Dostoïevskienne (l’âme pure corrompue par la société – et les autres – qui l’entoure), le résultat scande haut et fort son droit au politiquement incorrect et transgresse une myriade de tabous. Le cinéaste refera la même démarche en causant explicitement de la sexualité des handicapés dans Dance me to my song, histoire d’une tétraplégique martyrisée par son aide-soignante dans laquelle on retrouve Heather Rose (déjà présente dans Bad Boy Bubby). Le regard du cinéaste est souvent goguenard mais distancié. Sous l’arrogance apparente, une inquiétude sérieuse sur le comportement des congénères, sur la façon dont on traite les gens, sur la possession, sur la folie… Et, au-delà de ses grands thèmes, sur comment on se démerde dans la vie, comment on rencontre les gens, comment on fait l’amour. C’est du cinéma brut, sans concession, ingrat qui ne lâche pas le morceau de bifteck.
Une première lecture peut heurter, surtout quand on ne s’y attend pas, mais une seconde assure qu’on a affaire à un grand film. Ce météore subversif, méchant, torride planté dans un monde post-apocalyptique qui transpire le sexe et la violence vous foudroie de plein fouet. A sa vision, impossible de ne pas penser que Rolf de Heer a eu les coudées franches et n’a subi aucune forme de censure. Ce qui est stupéfiant. En contrepartie de cette liberté artistique choquante, l’artiste a juste connu des déboires en Italie où des spectateurs, horrifiés, lui ont reprochés de torturer les animaux. L’affaire est devenue politique, à tel point que les produits australiens ont failli être boycottés pendant une période. Autre anecdote amusante: pas moins d’une trentaine de chefs-opérateurs se sont succédé durant le tournage. Essentiellement des documentaristes et des photographes. Toutes les scènes dans le bunker ont été réalisées par le même directeur de la photographie (Ian Jones). Les autres possédaient une formation différente. Ces rencontres contribuent à la virtuosité formelle d’un film qui change de direction narrative toutes les cinq minutes. Avant de tourner, Rolf de Heer s’est souvenu d’un court-métrage australien (Confessor Caressor) sur un tueur en série déjanté dans lequel jouait l’acteur Nick Hope (on peut en voir des extraits dans les suppléments). C’est la révélation: il le contacte, le pousse dans des situations extrêmes et découvre un talent inouï. Aujourd’hui, Hope peut le remercier: De Heer lui a offert le rôle de sa vie. La réciproque est aussi valable…
1 novembre 1995 en salle / 1h 48min / Comédie dramatique, ExpérimentalDe Rolf De Heer Scn Rolf De Heer Avec Nicholas Hope, Claire Benito, Ralph Cotterill |

1 novembre 1995 en salle / 1h 48min / Comédie dramatique, Expérimental