[INNOCENCE] Lucile Hadzihalilovic, 2005

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Quelque part, dans une forêt, une école. Là, isolées du monde, de très jeunes filles apprennent la danse et les sciences naturelles… Premier film doux et mystérieux de Lucile Hadzihalilovic.

Janvier 2005, un choc que s’appelerio Innocence, premier long métrage de Lucile Hadzihalilovic. Coup d’essai-coup de maître qui en son temps clivait comme tout grand film chaos, entre ceux qui abhorraient («Qu’un sous-titre possible à Innocence soit quelque chose comme La fabrique des salopes, voilà ce que la cinéaste voudrait imputer à la perversité du regard masculin» in Les Cahiers du cinéma) et ceux qui adoraient. Nous, comme Ryan Gosling, on avait adoré ça. Dès les premiers plans. Portes entrouvertes, souterrains lugubres, eau qui coule, cercueil, Prokofiev, chaos. Le prologue instillait d’emblée tout ce que l’on aimait au cinéma: le climat d’«inquiétante étrangeté», la «suspension d’incrédulité», toutes ces «grandes expressions» pour dire à quel point tout ce que l’on voyait était doux, beau, incompréhensible et en même temps effrayant. On entrait dans ce monde, intime, secret, avec la certitude que l’on ne allait pas en ressortir, du moins que rien ne serait comme avant.

Avant Innocence, Lucile Hadzihalilovic avait réalisé un moyen métrage, La bouche de Jean-Pierre (1996), sondant un traumatisme à hauteur d’enfant dans un monde d’adultes à gerber. Ça commençait à hauteur d’enfant, ça se vivait à hauteur d’enfant, ça se terminait à hauteur d’enfant. Au même moment, Gaspar Noé réalisait Seul contre tous. Les deux films avaient en commun un côté pré-fait divers. «A l’époque on produisait nos films parce qu’ils étaient courts», se souvient Lucile Hadzihalilovic. «J’ai travaillé avec lui sur Carne et Seul contre tous. Seul contre tous est un long-métrage mais au départ ce devait être un moyen-métrage. On a produit ensemble ces deux films-là, en plus de La bouche de Jean-Pierre, et moi j’ai monté les films de Gaspar. Mais je n’ai pas travaillé sur Irréversible et lui n’a pas travaillé sur Innocence. Entre-temps, j’ai juste fait un porno de cinq minutes Good boys use condoms. C’était assez drôle parce que c’était une commande du ministère de la santé pour promouvoir l’usage du préservatif. Ils avaient demandé à cinq réalisateurs de faire des courts métrages pornos. J’étais dans le lot. Ce qui était assez intéressant, c’est qu’on avait carte blanche pour utiliser la forme qu’on voulait. Cela devait être pornographique dans le sens où on devait vraiment voir la pose du préservatif et en même temps ce qui n’était pas porno, c’était toute la grammaire.»

Dans Innocence, Lucile Hadzihalilovic retranscrivait le merveilleux et en même temps l’angoisse inhérents à la découverte du monde, à son appréhension, à son apprentissage. A la base, il y avait un texte de Frank Wedekind (Mine-Haha ou l’éducation corporelle des jeunes filles): «Du texte, j’ai vraiment conservé le dispositif de l’endroit, c’est-à-dire l’école isolée dans le parc, les souterrains, le théâtre… Dans la nouvelle, on suivait une petite fille pendant sept ans. J’ai conservé le parcours. Au début, elle ne comprend rien, puis elle apprend un peu les choses, découvre le théâtre et se pose des questions sur le monde extérieur. Je trouvais que c’était bien de respecter cet ordre-là. Du coup, j’ai pensé à scinder en trois personnages. C’est vrai que concernant le scénario, les gens étaient un peu inquiets parce qu’ils avaient peur que les spectateurs perdent le personnage d’Iris au milieu. Paradoxalement, je crois qu’à l’arrivée ça fonctionne. Je voulais vraiment qu’on respecte cette découverte au fur et à mesure de l’âge. Il y a ce sentiment d’inconnu du monde qui est une forme de perte d’innocence. Visuellement l’organisation du lieu telle qu’elle est dans cette nouvelle de Frank Wedekind reflétait bien de manière concrète ce sentiment que le monde est mystérieux, que peu à peu on apprend des règles, qu’on vous en impose certaines, qu’on vous menace de choses qui n’arrivent pas forcément mais c’est une manière de vous éduquer. Le dispositif visuel rendait bien ce sentiment que l’éducation est à la fois une forme d’épanouissement et aussi une forme d’enfermement (…) Le premier élément fantastique du film, c’est le cercueil parce que c’est celui qu’on peut le moins expliquer. Bizarrement, je pensais que, dans la nouvelle, c’était un cercueil et je me suis rendue compte plus tard en la relisant que c’était une boîte. J’aimais bien l’image du cercueil et de la fontaine et j’ai construit mon récit en fonction de ces deux images. Sinon, il y a des éléments de conte comme l’horloge. Le fait que les filles soient coupées du monde est fantastique. Innocence a effectivement été tourné en Belgique, dans la province de Hainaut. J’ai réalisé le film là-bas parce que je voulais un cadre qui ne soit pas français, dans le sens où je ne voulais pas déterminer un pays, pour renforcer l’impression d’abandon et d’un lieu inconnu. Le fantastique est un genre que j’affectionne parce que j’ai été élevée au cinéma et à la littérature fantastique. En même temps, j’aime bien que ce genre soit associé à des choses très simples. Je préfère presque l’étrangeté au fantastique. C’est sans doute aussi pour ça que j’affectionne la littérature allemande de cette époque-là. Je trouve par ailleurs qu’elle se lie bien à l’enfance

Toutes les images dans Innocence étaient fortes, riches en correspondances horizontales, verticales – avec la nature environnante comme avec l’au-delà. Toutes les petites filles étaient des papillons, arrivant dans cet étrange gynécée (une bâtisse au milieu de nulle part, cernée par une forêt réaliste et magique où des chemins sombres et lumineux menaient dans un dédale, un labyrinthe de sens ; là où, peut-être, un monstre se cachait). Elles renaissaient dans un cercueil, découvraient leurs nouvelles peaux ainsi que le corps des autres, se métamorphosaient, réalisaient aussi qu’une compétition terrible (qui ne se disait pas) existait entre elles et que l’état d’innocence dans lequel on aimerait se lover face à l’horreur du monde n’était hélas pas éternel. Elles se trouvaient confrontées très tôt à une hiérarchie hyper-stricte où la plus âgée était celle à qui on devait le respect, où les corps étaient examinés comme dans un laboratoire, où l’obéissance était le seul chemin qui menait au bonheur. Et c’était triste alors d’endurer l’humiliation de la vie, de comprendre que l’on n’était pas la préférée, que d’autres passeraient avec nous. Et ça pouvait amener à mal se conduire, à frapper les autres, à se perdre, à mourir comme une Virgin Suicide se jetant du toit de la maison pour s’empaler.

La différence entre les petites filles dans Innocence était visible grâce aux rubans qu’elles portaient dans les cheveux et dont la couleur déterminait le degré de responsabilité comme l’expérience. Puis naissaient toutes ces choses obscures grouillant au fond de soi: les pulsions, le désir de transgression, la nécessité de mettre des mots sur ce qui dépassait, de se rassurer, de connaître l’inconnu. Il y avait bien quelque chose de morbide – peut-être la mort d’un corps, d’un passé ou d’une insouciance – dans ce conte traduisant une évolution au cours d’une vie et que l’on aimerait tant enchainer à des références: le cinéma tchèque (Valérie aux pays des merveilles), le cinéma transalpin (Suspiria, évidemment) ou encore le cinéma australien (Pique-nique à Hanging Rock) mais qui, hélas pour les cartésiens, ne donnait aucune réponse, moins pour frustrer que pour stimuler l’imagination: «J’ai du mal à raconter des histoires où il y a beaucoup d’action, où les personnages passent aux actes. J’aime le mystère, l’impression que quelque chose va arriver, faire ressentir cette attente

On se souvient que chez Peter Weir, Hanging Rock représentait le lieu du rêve et de l’évasion, de tous les possibles, en même temps un endroit propice à l’épanouissement et aux initiations charnelles. L’orgasme était tellement intense qu’il provoquait une amnésie générale. A midi, le temps semblait suspendu. Plus tard, quatre personnes du groupe se volatilisaient sans laisser d’indices. Au lieu de répondre à cette énigme, le récit ne faisait que lire la détresse et le manque sur les visages de celles et ceux qui connaissaient les disparues, privées de beaux lendemains. Lucile Hadzihalilovic proposait la même démarche et cette ambiguïté, à une époque où on la tolérait moins, et ce refus de (se) justifier ou de faire sens à tout prix avait été incomprise. Pourtant, on comprenait très bien où elle voulait en venir avec le monde clos comme une dictature de la perfection, la scrutation des dents et des corps, l’écho lointain du nazisme, la nécessité de l’imaginaire pour survivre. En même temps, chacun voyait ce qu’il voulait: un homme de 50 ans (qui avait déjà vécu et qui savait quoi attendre des autres) ne regardait pas le film de la même façon qu’une petite fille de 9 ans (qui n’avait rien vécu et dont le regard était innocent). La question était simple, la même que l’on pouvait se poser devant des films forts comme Jeux interdits de l’adolescence (Pier Giuseppe Murgia, 1977) ou Mais ne nous délivrez pas du mal (Joël Seria, 1971): où se situait-on par rapport à ce qu’on regardait? A quel moment de sa vie on en était au moment de regarder Innocence? Innocents ou coupables? Avions-nous encore une part d’innocence ou étions-nous déjà pervertis?

De son propre aveu, Lucile adore au cinéma «inventer un petit monde. Autrement, travailler sur l’image et le son m’intéresse beaucoup. Ce n’est pas tant l’aspect technique qui me passionne, je préfère par exemple trouver les décors, chercher des principes de mise en scène, jouer avec le son…» Forte de ses précédents métrages protéiformes (le court Nectar en 2014, le moyen La Bouche de Jean-Pierre en 1996 ou le long Innocence en 2004), Lucile Hadzihalilovic poursuivra ces variations d’intensité favorisant les perceptions sensorielles et cette expérimentation en vase clos, du monde dans le monde, dans Évolution, son second long métrage, débarquant onze ans plus tard avec une longue et belle traversée dans les limbes brumeuses.

Chez elle, le mystère n’est pas effrayant, il est beau, inspirant, fascinant, dépassant. Il aide à avancer, à se surpasser, à survivre. Son cinéma ne doit pas effrayer, c’est du conte initiatique et métaphysique pour enfants, du Miyazaki en live. Après les petites filles d’Innocence, les petits garçons de Évolution qui ont droit au même trouble organique. Au même univers dictatorial dont il faut s’affranchir pour ne pas crever. Aux mêmes secrets chuchotants de partout. Aux mêmes codes à transgresser. Aux mêmes métamorphoses du corps. Aux mêmes découvertes du monde qui les entoure. A la fin, c’est la même libération, la même image, le même vertige face à une vision inédite. Enfin, on s’en sort, on respire, on sort de l’eau, on vient au monde. Une innocence se perd, une évolution se passe.

12 janvier 2005 en salle / 1h 55min / Comédie dramatique
De Lucile Hadzihalilovic
Scn Lucile Hadzihalilovic, Frank Wedekind
Avec Zoé Auclair, Lea Bridarolli, Bérangère Haubruge

 

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