[TURKISH DELIGHT] Paul Verhoeven, 1973

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Au début des années soixante-dix, dans le contexte de la libération sexuelle, Eric (Rutger Hauer), jeune artiste sculpteur bohème (comprendre un artiste fauché obsédé par le sexe), vit une relation passionnée et tumultueuse avec Olga (Monique van de Ven), issue d’une famille conservatrice de la petite bourgeoisie hollandaise. Un accident de la route a beau avoir manqué d’interrompre prématurément leur idylle, les deux amants parviennent à faire accepter l’idée de leur mariage aux parents de la jeune femme…

Au moment de réaliser Turkish Delight, Verhoeven a 34 ans et ce n’est pas un débutant. Il a déjà réalisé un long métrage Business Is Business, sympathique comédie sur les prostiputes qu’il décrit comme «un film de commande rémunérateur» et qui, selon nous, vaut un peu mieux. Également à son actif, des courts métrages, des documentaires et des réalisations pour la télévision, comme ce feuilleton médiéval culte Floris en 1969, marquant sa première collaboration avec l’acteur Rutger Hauer et le scénariste Gerard Soeteman.

Reflet magnifique de ce qui se produisait dans le cinéma néerlandais pendant la libération sexuelle, Turkish Delight s’octroie une telle liberté (d’expression, des corps, de provocation etc.) et revendique une telle volonté de taper sur la bourgeoisie et de défendre la jeunesse que si on devait lui trouver un équivalent français, ce serait peut-être Les Valseuses (Bertrand Blier, 1974) qui s’inscrit également comme un film générationnel et le premier grand succès de son auteur. D’autant que dans les deux films, certaines scènes vont à l’encontre du discours du réalisateur: toute la provocation de surface des deux grandes gueules jouées par Gérard Depardieu et Patrick Dewaere cachait une incroyable mélancolique qui explosait par intermittences. C’est ce qui se passe lors de la séquence inaugurale de Turkish Delight, si forte et équivoque que le film induit d’emblée en erreur et donne l’illusion que le personnage masculin incarné par Rutger Hauer est un tueur en série venait d’assassiner une femme, sur le point de commettre un autre acte répréhensible. Par la suite, on le voit ranger son appartement aussi bordélique que son esprit, effacer tout, se purifier sous la douche et recommencer tout à zéro. Un autre film commence. La suite du récit, qui se déroule deux ans plus tôt, change complètement cette perception induite par des visions mentales, n’ayant aucune conséquence sur la suite des événements (ce sont des fantasmes de meurtre provoqués par une rupture sentimentale).

Ce que Turkish Delight raconte, derrière la provocation chère au Hollandais violent, c’est avant tout une histoire d’amour dévastatrice comme Fassbinder aimait à en raconter dans les années 70 et qui peut se résumer avec nos références comme un croisement entre Le dernier tango à Paris et Love Story; ce qui, il est vrai, en soi, ne veut pas dire grand-chose. Le titre, en apparence exotique, a une connotation romantique puisqu’il désigne des loukoums et il s’agit du seul aliment qu’Olga accepte de manger lors de son séjour à l’hôpital après l’opération pour une tumeur au cerveau. Avec une absence totale d’inhibition – une crudité nécessaire pour être le plus réaliste et le plus en accord avec une époque décomplexée – et un jeu sur les oxymores faisant cohabiter des visions belles et des visions laides (un bain moussant mis en analogie avec une décharge publique), des séquences de pure poésie et des situations potaches, Paul Verhoeven raconte une passion tragique qui consume et le fait avec un art consommé du montage et de l’ellipse et, en mettant l’émotion de ses personnages à nu au propre comme au figuré, crée une étrange identification avec le spectateur et détaille tous les personnages avec une égale part d’amour et de détestation. Avec le recul, on peut s’amuser de voir Verhoeven à ce point à cheval sur le réel dans les années 70, disons jusqu’au Quatrième Homme, avant sa partie Hollywoodienne où au contraire, tout s’exprime en réaction en réalisme tout en exacerbant le sexe et la violence jusqu’à la déréalisation. Vous verrez, cette histoire d’amour, vous ne l’oublierez pas…

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