« Le monde sur le fil »: Fassbinder avant « Matrix » et « Avatar »

Longtemps invisible, Le monde sur le fil, une expérimentation Fassbinderienne, préfigure tout un pan de science-fiction. La preuve.

Le cinéma de Fassbinder des années 70 reste marqué par la quête expérimentale du réalisateur allemand, désireux de se chercher avant d’offrir sur un plateau d’or des œuvres majeures (Querelle, son aboutissement sublime). Le monde sur le fil, un de ses projets les plus singuliers – et un des moins connus – confirme qu’il reste cet auteur aventureux et unique, autant influencé par la Nouvelle Vague que par le cinéma Hollywoodien, avec un art du bidouillage magique en avance sur son époque et donc parfaitement synchrone avec la nôtre.

Qu’est-ce donc que ce Monde sur le fil? Un OVNI, bien entendu. Au départ, il y a un roman : Simulacron 3, de l’écrivain américain Daniel F. Galouye, publié en 1964, œuvrant à la manière de Philip K. Dick dans l’anticipation. Un découverte, un coup de foudre dont découle cette œuvre fleuve et monstrueuse, aussi imposante que la saga Berlin Alexanderplatz, naguère diffusée en deux parties : invisible pendant près de 30 ans, ressuscitée 37 ans après sa création par la « Fondation Fassbinder », tournée en seulement six semaines. Pendant plus de trois heures, elle flirte avec le métaphysique, ratiboise le spirituel, aiguise la paranoïa, s’octroie à chaque plan une liberté comme une envie de s’amuser avec un sujet et les codes d’un genre précis – en l’occurrence, ici, la science-fiction.

Sur une telle durée, l’histoire a le temps de s’évanouir sans prendre une ride : on apprend rapidement que le projet le plus important développé par l’institut de cybernétique et de futurologie se révèle « Simulacron 1 »: un monstre électronique censé porter la technologie informatique habituelle vers des nouveaux sommets. Une fois opérationnel, il pourra prédire exactement des événements sociaux, économiques et politiques, comme s’ils se passaient ici et maintenant, comme s’ils étaient réels. Ce qui rend Simulacron intéressant pour au moins deux partis: celui qui cherche à améliorer les conditions de vie dans le futur – et pour celui qui attend de cette machine de plus amples informations face à des concurrents en puissance. L’initiateur et directeur du projet de recherche meurt dans des conditions mystérieuses. Rapidement, l’enquête conclut à un suicide. Le directeur tout-puissant de l’institut, nomme alors un collaborateur le proche du défunt, à sa succession. Or, peu de temps après, ses collègues aperçoivent également des symptômes étranges chez le remplaçant…

Arguer que ce bel objet, plastiquement irréprochable, d’une fascination durable, pourrait bien être l’ancêtre de Matrix, eXistenZ, Inception ou Ghost In The Shell s’avère disproportionné : Fassbinder était trop impulsif, trop inconscient pour guider les autres ; il voulait juste s’offrir un défi fou, un peu à la manière de ceux dont il s’est toujours inspiré : François Truffaut pour Fahrenheit 451 (1966) ou Jean-Luc Godard pour Alphaville (1965). L’avantage, c’est que Fassbinder avait les moyens de ses ambitions, bénéficiant de l’aide de la télévision (la chaîne WDR), et pouvait s’atteler à la tache en ayant les coudées franches. Il pouvait ainsi développer une approche séduisante de science-fiction en mélangeant le divertissement pur et le pamphlet sociopolitique dans la tradition des meilleurs films du genre des années 60 et 70. Fan de l’invraisemblable vérité, Fassbinder avait bien raison d’avertir que « le cinéma n’était, au fond, que du mensonge 25 images par secondes ». En dépeignant conformément au roman un futur incertain, gangrené par le virtuel, comme un fantasme caressé et potentiellement dangereux,  il traquait une révolution des formes et des valeurs même s’il convoquait plus un univers qu’il ne l’explorait réellement.

Avec un regard actuel, Le monde sur le fil gagne paradoxalement en intérêt – comme certains Resnais (Je t’aime, je t’aime) ou Tarkovski (Solaris). A l’heure du virtuel exponentiel, il n’y a plus de frontière entre la fiction et le documentaire : la réalité devient une notion de plus en plus élusive et la vérité, un concept de plus en plus insaisissable. Fassbinder pouvait laisser éclater son amour vitriolé pour les puissances du faux (c’est le passé ? Le présent ? Le futur ? Ou juste un rêve et donc aucun des trois ?), avec une extraordinaire mise en scène du chaos comme dissection du septième art. Le cinéaste étudiait toutes les possibilités de la mise en scène (organiser des plans, placer des acteurs – et donc des personnages – dans un cadre – et donc un environnement). Et qui dit expérimentation, dit préfiguration d’un style dont on n’a pas fini d’épuiser les richesses. Autrement, Le monde sur le fil dévoile l’ambition secrète de Fassbinder : transposer le cinéma Hollywoodien classique (les grands studios, les films de genre, les stars) pour lui infliger un traitement européen. Ce que l’on ne comprendra qu’en voyant ses films suivants, influencés par Walsh, Hawks, Fuller puis les mélodrames de Douglas Sirk, avec le vernis cruel que l’on connaît.

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