«Je suis sensible à la violence et à la méchanceté des choses. Le privilège de pouvoir les montrer à l’écran est une façon de vider le sac de ces choses». Voilà. Zuzu vous a présenté son premier film. Chaos en diable.
Cracovie, 1940. Michal assiste, impuissant, à l’assassinat de sa femme et de son fils par quatre cavaliers nazis. C’est l’enfer sur Terre. Dévasté, il prend les armes et s’engage dans la résistance. Poursuivi par la Gestapo, il trouve refuge dans un immeuble. Un homme qui lui ressemble comme deux gouttes d’eau est assassiné à sa place. Michal se planque dans un appartement où vit Marta, enceinte. Cette dernière ressemble physiquement à sa femme défunte.
Au moment de réaliser ce premier long métrage La troisième partie de la nuit, Andrzej Zulawski sortait tout juste de quelques téléfilms et d’expériences formatrices avec Andrzej Wajda, ce cinéaste avec lequel il a tout appris et dont il n’a cessé de louer le traumatisant Kanal (1957). D’emblée, avec un argument sensiblement hérité du Sueurs Froides d’Alfred Hitchcock (1958), il dévoile l’essence de son cinéma : les obsessions (Kafka, le climat fin du monde, le mal, le double, l’identité morcelée…), la prédilection pour les personnages propres ne parvenant pas à trouver la place à laquelle ils ont droit dans une société, l’appétence pour les acteurs fiévreux – et non hystériques –, un style lyrique, expressionniste, baroque. Bref, du cinéma 100% chaos. Et ce qui le définit comme un cinéaste du chaos vient précisément du fait qu’il n’a peur de rien, surtout pas des hommes, mis à nu dès une séquence inaugurale traumatisante. Et si elle est traumatisante, c’est parce que l’horreur est vécue du point de vue d’un homme impuissant. Bien sûr, il s’agit de l’allégorie d’un pays en cendres, aux allures de no man’s land, ravagé par la vermine. Un cauchemar de Bosch où s’expriment la peur du sang, la peur de la maladie, la peur des autres, la peur de se perdre aussi. Dans cet écrin angoissant, propice à la paranoïa, comment se remettre d’une pareille épreuve ? Comment survivre parmi les monstres ?
Au gré d’une intrigue labyrinthique, Andrzej Zulawski aspirait avec une virtuosité inouïe dans un malaise, distillait un climat déstabilisant, s’autorisait des images fortes pour l’époque (l’accouchement en direct, notamment). Ce qui n’a pas manqué de faire frémir les autorités polonaises qui n’ont pas hésité à mettre des bâtons dans ses roues pendant plusieurs années, allant même jusqu’à interrompre le tournage de l’un de ses films suivants, le monstrueux Sur le globe d’argent. Or, derrière la dimension politique, il ne faut pas sous-estimer la portée expiatoire d’un tel projet. Car s’il parle de son pays, Zulawski parle aussi de lui, de ses origines, de l’importance de l’art, du rôle des intellectuels, des conventions des genres (le film de guerre, le récit d’espionnage) tout en questionnant la part mystique du monde; ce qui s’amplifiera dans Le Diable et Possession.
Ce n’est pas évidemment pas un hasard si l’action de La troisième partie de la nuit se déroule l’année où Zulawski est venu au monde. Et ce monde-là, par l’angoisse qu’il suscite, par la dégueulasserie qu’il engendre, est à fuir, donnant à penser que, non, l’homme ne devrait pas naître, ne devrait pas exister. Par ailleurs, Zulawski s’est inspiré des expériences de son père (Miroslaw qui a coécrit le scénario), un écrivain poète qui a travaillé pendant la Seconde Guerre mondiale à l’Institut Weigl à Lvov. A l’époque, une méthode de lutte contre le typhus fut mise en place par les Allemands consistant à élever des poux malades pour trouver un vaccin. Ainsi, dans le cadre de cette recherche, le héros nourrit des poux de son sang. Une métaphore suggérant que le héros (et donc le pays) se (li)vide.
La troisième partie de la nuit est aussi et surtout un film de fantômes, sur les liens filiaux (l’enfant mort hante le père au moment de l’accouchement du double de sa femme – si, si), sur la seconde chance. Et ce qui est tragique, c’est que l’on comprend plus vite que le personnage principal, prisonnier de sa première vie, qu’il s’agit d’une illusion optique : tout est faux, tout n’est que réminiscences et hallucinations. Personne n’échappe à son cauchemar qui prend ici les allures d’une litanie infinie (le personnage est condamné à revivre la même situation jusqu’à l’inéluctable révélation finale). Une boucle emprisonnant son personnage, le privant de son libre-arbitre comme elle prive un pays de passé et de futur. Personne ne sort des limbes sans avoir fait la paix avec soi-même (joug de la culpabilité, démons intérieurs matérialisés, réalité fuyante, choc final, tout concorde).
A la fin du film, Zulawski cite l’Apocalypse : «les hommes chercheront la mort mais ne parviendront pas à la trouver». Et c’est assez «amusant» de constater avec du recul combien ce purgatoire de sens préfigure quasi-intégralement Possession, le premier étant le brouillon du second jusque dans la thématique du double – certains plans s’avèrent, disons-le, carrément les mêmes. A ce propos, c’est en découvrant La troisième partie de la nuit que Romy Schneider a eu envie de travailler avec Zulawski. A l’époque, en sortant du cinéma où elle se rendait incognito et où le coup d’essai de Zulawski était projeté, elle a glissé à son agent : «Voilà un mec avec lequel je voudrais travailler.» Sans La troisième partie de la nuit, il n’y aurait pas eu L’important c’est d’aimer.
1971Pologne 1h50 Avec Malgorzata Braunek, Leszek Teleszynski, Jerzy Golinski Drame |

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