Vous n’avez pas vu Les conséquences de l’amour ou L’ami de la famille ? Si ces titres ne vous disent rien, alors vous ne connaissez peut-être pas Paolo Sorrentino, réalisateur italien (la trentaine) qui incarne la vigueur d’un cinéma italien libre – au sens propre – qui renaît de ses cendres. Chez lui, la laideur emmerde la beauté, les bombes sexuelles ravivent la libido des pervers (pourvus qu’ils soient moches), le punk chic vomit les exposés didactiques, les papys schnocks marchent au pas sur de la techno ou de la musique classique. Pendant ce temps, la caméra virevolte, à l’image d’un taureau fou lâché dans une arène. Du beau, du moche, du jeune, du vieux, des mouvements de caméra à vomir ou à aimer… Les films de ce prodige – hélas encore trop méconnu – rivalisent d’idées à chaque plan et ne ressemblent qu’à des visions tordues qui fulminent. Ils peuvent être résumés, selon les goûts, à des maelströms psychotoniques, des foutages de gueule d’une effarante gratuité, des comédies sous ecstasy ou des trips hypnotiques envoûtants. A tout et à rien, mais il faut que vous goutiez ça. Le plus vite possible. Avec Il Divo, Sorrentino utilise son humour désespéré et sa mélancolie pop pour casser la gueule à Giulio Andreotti, loubard politique corrompu, aujourd’hui âgé de 90 ans, élu sept fois président du Conseil, qui possède l’ambivalence inhérente aux personnages que Sorrentino met en scène depuis ses débuts. Des pourritures mais d’une telle méchanceté, d’une telle prétention, d’une telle froideur, d’une telle érudition et d’une telle drôlerie qu’ils en deviennent fascinants. Rencontre.
Comment avez-vous travaillé la bande-son d’Il Divo ?
Dès le départ, j’ai pensé que ce serait intéressant de me servir de la musique rock afin de conférer une dimension opératique. Cela correspondait à mon envie de dépoussiérer le film, de dynamiter un univers statique avec des personnes âgées immobiles. Je trouve que la musique rock actuelle est très intéressante. La musique classique pouvait, elle, contrebalancer le rock dans certaines scènes et du coup la combinaison des deux pourrait bien fonctionner.
Quel est le morceau que vous préférez ?
On me parle souvent du premier morceau que l’on entend du film, celui de Cassius. Je ne sais plus comment je l’ai découvert mais j’adore. En général, j’achète beaucoup de disques et on me donne beaucoup de musique à écouter. En ce moment, j’écoute Herman Dune en boucle.
Est-ce facile de traiter de politique aujourd’hui dans le cinéma Italien ?
Je n’ai jamais eu de difficulté à tourner en Italie. Il arrivera certainement un jour où je tournerai à l’étranger. Aujourd’hui, il est plus facile de réaliser en Italie. La formation de l’individu, sa culture et son identité, est moins liée au territoire. Ainsi, il est possible de parler à des spectateurs du monde entier. Je vais reprendre l’exemple d’Herman Dune. Ce sont des suédois qui vivent à Paris et s’inspirent du pop-rock américain. C’est un travail que les musiciens ont déjà fait. Pourquoi pas les cinéastes ?
Pourquoi les introductions de vos films sont toujours aussi marquantes ?
C’est comme en littérature. Dans les livres, il faut un incipit suffisamment puissant pour nous tenir en haleine et nous donner envie de voir la suite. Au moment de l’écriture du scénario, j’adore commencer par une image forte qui soit percutante. Si je réutilise des procédés stylistiques, en revanche, je ne m’en rends pas compte. Je me rends compte parfois que je reprends des plans que j’avais déjà crée auparavant mais ça reste fortuit. Je suis passionné par la technique, la mise en scène, le montage. J’aime utiliser tout le matériel que je peux, tous les instruments qui sont à ma disposition. Toujours, j’essaye de cela soit fonctionnel au film. J’essaye au maximum de réduire la gratuité des effets.
Comment avez-vous tourné le plan-séquence de la fête ?
J’ai tout de suite eu l’idée de faire un plan-séquence lorsque j’ai visité l’appartement. Quand j’ai fait les repérages, j’ai remarqué que l’endroit était circulaire. Je revenais toujours au même point. J’ai commencé à réaliser le plan-séquence avec mon téléphone portable. Ensuite, il fallait prendre en compte que la salle allait être remplie de figurants. Mais cela n’a pas été le plus laborieux. En comparaison, la scène avec les chevaux a été plus difficile à composer. A un moment donné, il y a un effet de montage où le visage d’un gangster se superpose sur celui d’un cheval. J’ai choisi cet acteur parce qu’il avait une tête chevaline. Autrement, les scènes de meurtre sont celles qui ont été les plus périlleuses à tourner. Les cadavres suspendus, les poursuites en voiture. Cela nécessite beaucoup de temps, c’est très difficile à optimiser.
Votre style est si moderne et addictif que vous seriez capable de transformer une histoire potentiellement ennuyeuse en exercice passionnant. De la même façon, vos personnages principaux sont tout sauf sympathiques et ne provoquent aucune empathie chez le spectateur. N’est-ce pas votre but au cinéma de jouer sur les contrastes entre la séduction de la forme et la répulsion du sujet ?
Je suis intéressé par le monde de la politique italienne mais ce qui généralement me pousse à faire un film, c’est la curiosité pour un personnage issu d’un monde que je ne connais pas et dont je ne maîtrise pas les codes. C’est ainsi que je me suis passionné pour le monde du foot dans mon premier long métrage, L’Uomo in Piu. Dans Il Divo, je me suis intéressé à la politique. Et j’ai découvert ce que je soupçonnais : un monde égocentrique, tourné sur lui-même. Les gens méchants me font rire. En général, je trouve que ceux qui paraissent sympathiques sont moins sympathiques que ceux qui paraissent antipathiques. Comme homme, je trouve Andreotti presque sympathique.
