En son temps, Blood Feast de Hershell Gordon Lewis était décrit comme le premier film américain blood and gore. Baby Blood peut être considéré comme son équivalent français.
Quand le bebé bloude débarque en France en 1990, petit crochet par Avoriaz compris, l’introspection est de mise sur l’usage du gore dans notre bon cinéma de genre français. Au point qu’on en oublie que Les yeux sans visage était un pionner bien de chez nous, avec ses saillies chirurgicales totalement inédites pour l’époque, et que le même Franju donnait déjà envie de végétarisme dans son mémorable Le sang des bêtes. Mais la France fantastique est plus du côté de la poésie que des éclaboussures, et le second ne va vraisemblablement pas sans l’autre, comme chez Raphaël Delpard (La nuit de la mort et Clash) ou chez Rolling Rollin – les excès des Raisins de la mort ou de La morte-vivante n’avaient rien à envier à ceux des camarades italiens. Le temps perdu se rattrape dans la série z home made, dans ce circuit typiquement madmovisien où le super 8 et la vidéo faisaient fureur, dans les folies spongieuses de Norbert Moutier ou d’Antoine Pelissier.
Après un détour dans le polar avec Irena et les ombres, Alain Robak tente de ramener cette culture de la viande sur grand écran. Son court-métrage Corridor, qu’on verra dans le film omnibus zinzin-chaos Adrénaline le film(s), montre un Jean-François Galotte hystérique cavaler dans une maison piégée façon Fort Boyard redécorée par Jigsaw. C’est grinçant, c’est sale, ça fait mal et ça fait rire: inutile de dire qu’on voulait voir Robak signer tout de suite pour un long. Baby Blood débarque alors au bord de la falaise du cinéma de genre (on arrivait au début des années 90 et les choses commençaient à se gâter) et donne tout avec si peu.
Enfantée par une créature non identifiée, une employée de cirque aux formes pleines s’embarque dans une cavale meurtrière avec un embryon pas encore né mais déjà bien bavard (et doublé par un certain… Roger Placenta!). La chose, qu’elle seule peut entendre, plus branchée chair humaine que lait guigoz, réclame du sang en quantité pour vivre et aller au bout de son processus. D’une prise en otage du fond des tripes, la jeune femme commence à construire un lien de curiosité, d’amour et de haine avec la créature, d’ailleurs souvent plus malicieuse que sinistre. Plus proche d’une version horrifique du Sexe qui parle que d’un ersatz mutant de Rosemary’s Baby, Baby Blood évoque bien sûr le versant féminin des monsters-movies de Frank Henenlotter, où un outcast de circonstance devait cohabiter avec une excroissance indépendante et vorace. À la différence qu’on ne voit pas ici le monstre envahissant. Comme la pauvre Bianca, on se demande ce qui palpite vraiment au milieu des entrailles.
Filmée tour à tour comme une femme éplorée, une louve ou une succube, Emmanuelle Escourou a ce chien et cette beauté cash évoquant la Béatrice Dalle de l’époque, imposant une présence, un corps, un caractère, qu’on aurait certainement pas vu ailleurs. Robak avait bien compris que pour enrober son gore, il fallait le faire avec un total manque de sérieux: dans un joli petit mood façon «men are trash», tous les hommes que croisent Bianca sont abusifs, débiles, racoleurs, lâches, bruyants, grossiers, du routier bi (Jean Yves Lafesse!), en passant par le copain abusif, le dragueur de trottoir (Alain Chabat, victime d’un baiser mortel), le Jean Claude Dusse de cafétéria ou le car de footballeurs beaufs et bœufs. Ironie succulente: une des rares silhouettes féminines aperçues, une mamie biscuit évoquant les bonheurs de l’accouchement, finira déglinguée sur son canap en dentelle.
C’est peu dire si niveau méchanceté Baby Blood en tient une bonne couche, avec ses corps explosés, décapités ou écrasés. Feu Benoit Lestang repeignait les murs dans une sorte de parangon de sa carrière de prodigue goreux (commencée justement chez Rollin et Delpard). Et comme chez Sam Raimi, on n’a pas les sous, mais on a les idées: on ose filmer l’intérieur d’un corps humain avec des bâches en plastique (et on y croit!) ou l’on adopte le point de vue d’un ciseau en pleine sale besogne. Le délire est assumé jusqu’au bout, avec même une pointe d’étrangeté lovecraftienne quant au sort et à l’origine de la bête. Après ça, pas de génération gore à l’arrivée, laissant le bébé bouder dans un coin. Les choses se sont quelque peu arrangées depuis, en témoigne le new french extremism comme disent les américains. Et là vous me direz et Lady Blood alors, sa suite sortie en 2009??? …Lady quoi? Connaît pas.


![[LE DERNIER TESTAMENT] Lynne Littman, 1983](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2020/01/TESTAMENT.jpg)