Christophe Gans, le réalisateur du Pacte des loups offre une nouvelle lecture du conte populaire, rendue célèbre par Jean Cocteau. Rencontre.
Christophe Gans : Hayao Miyazaki est un génie. Et généralement je n’aime pas trop me frotter aux gens que j’admire (rires). Avec ma coscénariste Sandra Vo-Anh, nous nous sommes demandés qui incarnait le mieux la féérie dans l’esprit des spectateurs actuels. Instantanément, son nom est sorti. Effectivement, il y avait dans le projet d’adapter La belle et la bête quelque chose pouvant croiser les univers chers par Miyazaki. Ce cinéaste fait souvent référence aux vieilles traditions animistes japonaises dans ses films d’animation. Il crée des panthéons, pas seulement des bestiaires, avec des créatures inférieures ou grandes. Ses personnages humains croisent la route de créatures vivant dans la forêt ou la montagne. On pouvait trouver ça dans le conte à l’origine de La Belle et la bête ; l’inspiration venait des vieilles légendes gréco-latines assez animistes, assez panthéistes, axées sur des créatures divines, habitant des régions inconnues ou réculées. C’est comme le domaine de la bête où l’on arrive un peu par hasard, comme une poche de printemps à l’intérieur d’un hiver dans la montagne. Ce genre d’évocation croise l’univers de Miyazaki. Mais porter à l’écran l’univers de Miyazaki en live est, honnêtement, je pense, une tâche ardue.
Miyazaki montre généralement des alliances qui se font et se défont selon les intérêts et les motivations. Chez lui, l’homme est une somme indissociable de défauts et de qualités.
Christophe Gans : Oui, l’idée du bien et du mal s’avère très relative. A ce titre, Le voyage de Chihiro est un moment de cinéma absolument éblouissant. Princesse Mononoké aussi. Est-ce que cette princesse est un bon ou un mauvais personnage ? Je ne sais pas. Je crois que l’apport de Miyazaki dans l’univers de l’animation, c’est d’avoir enfin révélé à plein de gens qui avaient, soyons honnêtes, de la merde dans les yeux un traitement en demi-teinte, adulte sur des personnages pourtant animés. Ce qui rapproche de Miyazaki, plus encore que les personnages ambivalents, c’est le rapport très fort à la nature, la grande interrogation qui traverse notre civilisation : quelle est la part de divinité dans la nature ? Quelle est la part de divinité dans l’homme ? J’essaye à mon niveau de répondre à cette question dans La Belle et la Bête avec cette histoire du prince maudit qui a tiré sur un animal sacré, qui se révèle être en réalité quelqu’un qui de cher. Je pense, en effet, que la nature possède une part divine.
Dans le dossier de presse, vous dîtes que Cocteau laissait des blancs et que vous les avez remplis.
Christophe Gans : Qu’est-ce qui fait la force de Cocteau encore aujourd’hui ? C’est un poète, un auteur multidisciplinaire, touche-à-tout, comme Gainsbourg chez nous ou Pasolini en Italie. La force de Cocteau, c’est d’avoir inscrit son œuvre d’une manière oblique, il n’essaye pas de fermer complètement ses créations, il a ce souci de les laisser un peu ouvertes, comme s’il voulait inviter des perceptions différentes. Peut-être percevait-il aussi au fil du temps que la façon de recevoir ce qu’il avait fait, en tant que poète ou en tant que cinéaste, allait changer. Ce qui fait aujourd’hui son importance et assure la pérennité de son œuvre. On parle énormément de Cocteau, on vient de fêter les cinquante ans de sa mort, il faut vraiment que cet artiste soit moderne pour que l’on continue de le célébrer ainsi. Ça me fait plaisir en tant que fan de Cocteau. Cocteau est une incarnation de la culture française dans beaucoup de pays étranger. Une combinaison de talent et du dandysme qui plait en Angleterre, ce qui le rapproche de Serge Gainsbourg d’ailleurs. Passer après Cocteau n’est pas intimidant mais galvanisant. On est excité à l’idée de se mesurer à quelque chose qui n’induit pas que rien ne peut exister après lui. Impossible de faire des remakes des Visiteurs du soir et des Enfants du paradis. Marcel Carné fermait totalement son travail. Cocteau a essayé d’explorer un aspect du conte ; on peut explorer un autre aspect du même conte. Je m’en suis rendu compte en découvrant une autre adaptation, tchèque, réalisée en 1978 par Juraj Herz, absolument somptueuse, très différente de celle de Cocteau et de la mienne. Ce film a été tourné dans la Tchécoslovaquie encore communiste. On voit bien ce qui anime idéologiquement cette adaptation.
Quels sont les films qui vous ont émerveillé, enfant ?
Christophe Gans : Les films de Cocteau, découverts à cinq-six ans. J’en conserve une impression onirique, presque aquatique, sensorielle. J’avais l’impression de flotter un peu en voyant ça. Non seulement à cause de l’image et des astuces qui permettent de dilater l’image, de la renverser, de la faire bouger mais aussi à cause du son. Les spectateurs d’aujourd’hui ont certainement des difficultés avec la façon dont les dialogues sont déclamés par Jean Marais. Je pense pourtant que ça participe à cette qualité étrange qui me sidère toujours. Il y a dans La belle et la bête des invitations vers les films qui m’ont impressionné, petit. Terrence Fisher, Ray Harryhausen… C’est ce que j’essaye de faire lorsque je fais La belle et la bête : procurer aux gamins d’aujourd’hui quelque chose qu’ils vont regarder avec émerveillement et inquiétude. Passer à travers toutes ces courbes sinueuses qui constituent les contes de fée, sans essayer d’édulcorer. Souvent, les films américains destinés aux enfants font l’impasse sur les éléments intenses ou sensuels. Mon adaptation, sans pour autant être sombre, ne fait pas l’impasse sur la sensualité du conte ni ses qualités oniriques.

