INTERVIEW. Park Chan-Wook – « Stoker » : « J’ai refusé le remake d’Evil Dead »

Dans « Stoker », India (Mia Wasikowska), une adolescente encore sous le choc de la mort de son père, voit un oncle (Matthew Goode) dont elle ignorait l’existence, venir s’installer avec elle et sa mère (Nicole Kidman). Rapidement, la jeune fille se met à soupçonner l’homme d’avoir d’autres motivations que celle de les aider. La méfiance s’installe, mais l’attirance aussi…

Le réalisateur coréen Park Chan-Wook a connu son premier grand choc cinématographique en découvrant « Sueurs froides », d’Alfred Hitchcock. Ce qui l’a séduit résidait autant dans l’atmosphère déstabilisante que dans son coup de théâtre final qu’il n’avait pas vu venir. Il se souviendra d’Hitchcock au moment de réaliser ses films, convergeant eux-aussi vers une résolution finale surprenante.

Et c’est encore une fois le cas de « Stoker », son nouveau long métrage, qui marque sa première expérience aux Etats-Unis : « Pour être franc, je suis parti aux Etats-Unis de manière un peu inconsciente. Je ne voulais pas y aller pour de mauvaises raisons, pour réaliser un film ne me ressemblant pas. Ceux qui avaient aimé mes précédents longs métrages n’auraient pas compris ni aimé. J’ai refusé par exemple le remake de « Evil Dead », je n’en voyais pas l’intérêt. »

Park Chan-wook a flairé la bonne idée lorsque la Fox lui a soumis le scénario écrit par Wentworth Miller, l’acteur-star de « Prison Break » qui, ô surprise, a vu les films d’Hitchcock, a décidé de faire des citations et même plus (de la douche de « Psychose » à l’oncle flippant de « L’ombre d’un doute »), de jouer sur les apparences (le passe-temps favori de Park Chan-wook) et de raconter au fond la genèse du mal : « Le scénario est arrivé au bon moment, très inspiré d’Hitchcock et également proche de mes obsessions. Vraiment, ça tombait extrêmement bien. D’autant qu’il impliquait un jeu psychologique et manipulateur avec le spectateur. J’avais le souci d’intégrité et, s’il a souvent fallu argumenter pendant le tournage, j’ai eu les coudées franches. Regardez la scène de la douche. C’est probablement l’une des scènes les plus violentes et érotiques que j’ai tournée. Et au lieu de me freiner, les producteurs m’encourageaient à aller encore plus loin.« 

Donc aucun problème de censure, du moins sur le tournage, pour Park Chan-wook. Pourtant, quelque chose a forcément dû clocher pour ce coréen aux Etats-Unis : « Ce qui me faisait vraiment peur pour le coup, c’était en termes de communication parce que la direction d’acteurs allait passer via un traducteur. Ma vraie crainte, c’était de ne pas me faire comprendre auprès de Nicole Kidman ou de Mia Wasikowska. Il fallait être le plus clair et le plus direct possible. J’avais peur de temps aussi car je n’ai jamais eu aussi peu de temps sur un tournage. C’était frustrant car j’aurais aimé travailler plus longtemps avec eux. »

Pendant ses études de philosophie à l’université, Park Chan-wook a reçu les bases d’un enseignement chrétien qui l’a incité à s’interroger sur l’existence divine (sujet obsessionnel chez lui) et a fondé avec des amis le « Club Movie Gang », ciné-club où étaient diffusés des films l’ayant marqué comme ceux de Roman Polanski. Cette fascination pour le réalisateur de Répulsion s’est répercutée dans pratiquement toutes ses œuvres, notamment pour travailler la notion de point de vue : « J’ai ajouté la voix-off au scénario originel afin d’amplifier la subjectivité de l’héroïne. J’ai aussi greffé l’idée du don ultra-sensoriel et de la prémonition. J’ai aussi travaillé sur le flashback et le flashforward pour créer un univers intemporel – on ne sait pas réellement quand se déroule l’action – et brouiller les répères. Car, pour moi, « Stoker » est avant tout un film pour les adolescentes traitant du passage à l’âge adulte, comme un grand corps travaillé par des pulsions inavouables et des désirs secrets. Je tenais à un résultat élégant, qui soit à la fois sanglant et beau à regarder. Et forcément j’ai pensé à ma fille qui a maintenant le même âge que l’héroïne (dix-huit ans). C’est la seconde fois après « Je suis Cyborg » que je choisis et pense un projet en fonction d’elle. »

A la fin des années 80, Park Chan-Wook ne connaissait pas encore son destin : le déclic est venu en faisant un stage dans une société importatrice de films étrangers, spécialisée dans la traduction et transport de matériel promotionnel dans les cinémas et les théâtres. Avec l’argent économisé, il s’est lancé dans la réalisation. Suivront des films merveilleux ayant considérablement marqué les cinéphiles : « Joint Security Area » (thriller politique sur les deux Corée), « Sympathy For Mister Vengeance », « Old Boy », « Lady Vengeance » (formidable trilogie sur la vengeance) jusqu’à « Thirst, ceci est mon sang » (film de vampires) qui fermera un cycle personnel : « J’ai réalisé jusqu’ici tous les films que je voulais ; il me fallait de nouveau défi« . Et ce « Stoker » d’en ouvrir un nouveau.

Propos recueillis par Romain Le Vern (à Londres)

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