Avant Jeff Nichols, le réalisateur de « Take Shelter » et de « Mud », David Gordon Green était considéré comme le fils spirituel de Terrence Malick et c’était non sans désespoir qu’on le voyait s’abîmer dans les comédies opportunistes ces dernières années (« Votre Majesté » etc.), loin de son registre de prédilection. Avec « Joe », il revient au genre qu’il aime (les petites productions indépendantes sensibles aux affects, aux horloges intérieures et aux personnages blessés), adapte un roman de Larry Brown et révèle la rouille des rednecks rustauds au Texas, avec une compassion pour les losers et une mélancolie contagieuse.
Conçu dans la grande tradition des drames sudistes, « Joe » est parcouru par une tension latente jusqu’au climax ultraviolent où les conflits se règlent d’un coup de fusil. On y retrouve tout ce que l’on a pu aimer dans les précédents films de David Gordon Green comme le passionnant « L’autre rive » avec Jamie Bell : fébrilité inquiétante, sens du cadre, du récit, des mythes fondateurs de l’Amérique désolée, désertée par la justice, la loi, la civilisation, celle des laissés-pour-compte.
On peut hasarder sans trop se mouiller que cette tragédie white trash pourrait bien être le film de la rédemption pour tout le monde : pour le personnage principal, un ancien taulard désormais contremaître dans une société d’abattage de bois qui devient un père de substitution pour un adolescent en conflit avec son propre père (Tye Sheridan, découvert dans « The Tree of Life » de Terrence Malick et Mud de Jeff Nichols), pour l’acteur star Nicolas Cage qui n’a pas été aussi bon depuis longtemps et pour le réalisateur David Gordon Green donc qui lui aussi revient de loin. Sans tomber à la renverse ni faire abstraction de ses défauts (dramaturgie artificielle, schéma scénaristique convenu etc…), « Joe » contient suffisamment de bonnes nouvelles et de bonnes raisons pour se réjouir.

