Dans la froide province canadienne d’Ontario, la petite Cassandra a disparu il y a huit ans, alors que son père avait fait un bref arrêt sur la route, le temps d’une course. Impossible pour ses parents de reprendre une vie normale. Rien de plus atroce que de ne pas savoir, de ne pas comprendre. Le père, Matthew (Ryan Reynolds, dont Atom Egoyan avait repéré le potentiel dans Buried et surtout The Nines), dévasté par la culpabilité, veut revenir en arrière et parcourt sans cesse les routes enneigées en espérant tomber sur elle. La mère, si calme, si douce, bloquée dans un présent éternel, fait comme elle peut pour se contenir, masquer sa douleur, survivre; impossible de pardonner à son mari. Les jours qui passent se révèlent une torture pour eux.
L’espoir renaît pourtant, avec l’apparition de quelques indices troublants donnant à penser que Cassandra est toujours vivante. La police relance les recherches sous la houlette d’une enquêtrice chevronnée de la brigade des mineurs, Nicole Dunlop (Rosario Dawson). Rapidement, il devient clair que Cassandra est vivante, séquestrée quelque part – un scénario qui rappelle la séquestration de Natascha Kampusch, cette Autrichienne retenue pendant huit ans par son ravisseur dans un abri souterrain sous sa maison. Et la police ne fait que commencer à découvrir l’ampleur de la perversité de ses ravisseurs…
Plusieurs interprétations sont possibles pour définir le titre de l’excellent nouveau long métrage de Atom Egoyan. Captives (The Captive) fait autant référence à la séquestration de Cassandra qu’aux obsessions des autres personnages, tous prisonniers d’un passé et d’un traumatisme. De la même façon qu’il joue sur les reflets et les miroirs, le film fonctionne sur des contrastes, des oppositions tranchées comme dans un conte mythologique. Les paysages de l’Ontario sont enneigés, purs. Mais ce qui s’y passe et s’y cache est horrible, à désespérer de l’humanité. Cet écrin confère une impression de cauchemar éveillé et sert à contraster avec son sujet premier, le mal absolu. Atom Egoyan confesse à ce sujet : « Le film parle du bien et du mal, du noir et du blanc, de l’enfermement et de l’immensité. Il n’y a pas de zones grises, c’est volontairement manichéen comme dans un conte très sombre où la vie tranquille et aimante d’une famille sans histoire bascule soudain dans le cauchemar expressionniste d’un monde surveillé, sur fond de mythes et de comportements manipulateurs. »
Captives a beau avoir été froidement accueilli par la presse lors de sa présentation en compétition au dernier Festival de Cannes, il ne mérite pas un tel opprobre. Et si cet écheveau a autant divisé, c’est tout simplement parce qu’il reste longtemps insaisissable, bouleversant les repères chronologiques, se dirigeant vers une invraisemblable vérité à un rythme étrange, entre série B ludique et film-puzzle cérébral. En surface, on retrouve des signes distinctifs, ce que l’on a aimé dans De beaux lendemains (la dimension traumatique, le pouvoir des contes et de la croyance) et Exotica (le deuil impossible, le monde de l’enfance perverti par la société, le personnage voyeur) : « Dans toutes les situations, il y avait une sorte de foi et de mythologie; en somme, une réponse à toutes les questions, comme si cela donnait une valeur morale à des événements très noirs« .
Dès la scène inaugurale de Captives, on sait que Cassandra est vivante. De fait, les enjeux usuels, inhérents au thriller, sont résolus d’emblée pour poser d’autres questions plus retorses et ambiguës. En faisant commencer le film huit ans après le kidnapping et en disant dès le préambule ce qu’est devenue la victime, Egoyan ne court pas après l’efficacité, mise sur l’intelligence, l’attention, l’intuition. Le spectateur est un détective privé moins dans l’empathie et l’émotion que dans la nécessité de retablir l’ordre, de recomposer un puzzle seul comme un grand.
Incidemment, Captives s’attache à quelque chose de plus souterrain, de plus pervers, proche de Sade : le spectacle de la douleur sur les visages, le plaisir de cette souffrance à travers des écrans de vidéo-surveillances : « Le kidnappeur dans Captives se perçoit comme Sade : un individu rationnel, doué de raison, dont l’objectif premier consiste à casser la cellule familiale et à tester les limites de la manière la plus extrême et la plus radicale qui soit. Le paradoxe ici, c’est que le kidnappeur laisse la kidnappée avoir un contact avec sa famille (…) L’idée qu’un enfant passe la moitié de sa vie avec ses parents naturels et l’autre partie de sa vie avec un monstre horrifiant et dérangeant me fascine autant qu’elle m’effraie. La question que je pose dans Captives, c’est quel genre d’être humain résulte de ces deux éducations. Pourquoi Cassandra semble si calme et naturelle en présence de son ravisseur ? Qu’a-t-elle appris à son contact ? Quel est le résultat de cette étrange alchimie entre le souvenir d’une vie avec ses parents naturels, l’observation de sa mère à travers la vidéo surveillance et la surveillance de son kidnappeur ?«
Nous sommes loin des objets fétichistes qui enchaînent les morceaux de bravoure formalistes. Egoyan assume les grosses ficelles du thriller populaire à la manière de ce bon vieux briscard de De Palma auquel on pense beaucoup (Captives ressemble finalement à une variation 2.0 de Obsession) qui, à travers des systèmes de manipulation par l’illusion, des pastiches Hitchcockiens et des mises en abyme grand-guignolesque, a pris plaisir à manipuler avec un mauvais goût roboratif. Le cinéaste n’a pas peur non plus de forcer le trait : dans Captives, le méchant très méchant (Kevin Durand en précieuse, super-méchant Hitchcockien ouvertement parodique) conçoit des jeux de pistes pour que les parents retrouvent la trace de leur fille – la broche retrouvée dans la baignoire, les sapins sur le bord de la route guidant le père. Mais derrière les oripeaux et les conventions, il renoue génialement avec ses thèmes de prédilection, notamment le pouvoir de l’image (le point de vue, les écrans, les caméras de surveillance), prenant plaisir à enfermer ses personnages, littéralement ou métaphoriquement.
Ainsi, la pièce où Cassandra est enfermée dans Captives ravive les souvenirs de la salle de vidéo-conférence dans l’hôtel de Speaking Parts, à la maison-plateau de cinéma dans The Adjuster ou encore la boîte de nuit dans Exotica. De même, après le joueur de flûte de Hamelin dans De beaux lendemains, Egoyan cite le mythe de Cassandre dans Captives pour donner quelques indices, pénétrer dans un labyrinthe et un monde intérieur. Ainsi, comme dans Exotica, la fin de Captives est comme la dernière pièce d’un puzzle qui éclaire l’ensemble du tableau, comme une flamme.
On se souvient que dans Next of Kin, Agoyan parlait d’un garçon adopté dans une famille et que le film se terminait sur des photos d’album. De même, dans Family Viewing, un homme retrouvait sa grand-mère arménienne et regardait avec elle les images du passé. Dans Captives, la boucle est bouclée, très délicatement, sans effet.
Depuis qu’il fait du cinéma, Egoyan raconte la même histoire, au fond : la famille, ses secrets, son éclatement, sa reconstruction. En substance, Captives ne parle que de ce « grand sujet ». Le puzzle que tout le monde veut recomposer avec opiniâtreté représente la préservation de cette cellule familiale comme valeur sacrée. Une fois que le puzzle est recomposé, une fois que les méchants sont démasqués, une fois que l’on a remis dans l’ordre dans le désordre, alors tout devient clair : « Vous savez, j’ai beaucoup regardé les films amateurs de mes parents montrant ma vie en Égypte, lorsque j’étais tout petit. Je regardais ça quand j’étais un enfant au Canada. Je n’ai pas de souvenirs de ma vie au Caire. Mais je me revois en train de regarder ces films amateurs et de revivre l’Égypte au Canada. Si vous croyez à la psychanalyse de Freud soutenant que nos personnalités se dessinent à l’âge de trois ans, vous pouvez alors peut-être expliquer mes obsessions« .
Toujours convaincu que Captives a les simples atours du thriller du samedi soir ? Ne vous fiez pas aux apparences : Captives n’est pas comme les autres. C’est un vrai cauchemar blanc. Son intensité met sens dessus dessous. Ses retournements de situation collent au siège. Ses images vont vous hanter.

