[CRITIQUE] MAPS TO THE STARS de David Cronenberg

A Hollywood, la ville où les stars font les rêves et où les rêves font les stars, se bousculent des étoiles : un adolescent de 13 ans infect rescapé de rehab (Evan Bird, étrange pré-pubère au corps et à la tête étranges, aussi fascinant à regarder que David Bennent dans Le Tambour); son père, un auteur à succès et coach des célébrités (John Cusack); sa cliente hantée par le souvenir de sa mère qui tente de se réaliser en tant que femme et actrice (Julianne Moore). Gravitent autour d’elles : une intrigante jeune femme aux gants noirs et au passé obscur qui débarque dans l’usine de rêves pavée de bonnes intentions (Mia Washikowska) et un séduisant chauffeur aspirant à la célébrité (Robert Pattinson), condamné à conduire des limousines pour gagner sa vie.

Après une série de films déceptifs (A Dangerous Method, Cosmopolis), David Cronenberg s’essaye avec Maps To The Stars à un genre inédit pour lui : la farce Hollywoodienne ultra-grinçante à laquelle il apporte son expérience de cinéaste, son vécu d’homme, son regard acerbe sur l’usine à rêves. Comme son titre le suggère, la peinture tient du cauchemar. Une odeur pestilentielle se répand dans les boîtes, les bars et les maisons de luxe. Les personnages sont fanés, crispés, intimement brisés et physiquement marqués. Ce ne serait que des signes reconnaissances de l’auteur (l’ombre de Crash, notamment) si Cronenberg ne se surpassait pas. Comme dans A History Of Violence, le réalisateur trouve la juste distance, entre tragique et grotesque, et en cherchant constamment par aplats de contrastes à épurer le trait. Jamais il ne pousse la situation au-delà du strict nécessaire, et dieu sait si les occasions sont nombreuses de tomber dans l’exagération.

Julianne Moore, qui n’a plus besoin de prouver son talent, apporte toutes les névroses de ses personnages marquants chez Todd Haynes (Safe), Robert Altman (Short Cuts) et Paul Thomas Anderson (Magnolia) pour incarner cette actrice à la beauté ruinée, propre et superficielle en apparence, secrètement dévorée par des démons, portant les stigmates de la souffrance affective, consciente que sa vie repose sur un vide abyssal, une illusion morbide. Pour avoir une idée précise de la perf, il importe de voir Maps To The Stars en version originale. On peut ainsi savourer les dialogues, succulents, et admirer la manière dont le scénario traduit des choses complexes avec un langage simple et clair au risque de la gratuité avec tous les namedroppings. Il s’agit bien sûr d’un rideau de fumée, une manière de nous inviter à voir au-delà des apparences.

Car Maps To The Stars est un film à combustion lente. Après avoir bien ri des répliques ordurières et de ces monstres humains, des répliques soudain ne nous quittent plus, nous bouleversent même longtemps après la projection («Je ne suis plus pyromane, ils ont éteint ma flamme» ; «J’aurais vécu 13 étés, c’est déjà pas mal»). Sous le vernis provoc et cynique se cache une sensibilité qui crève le cœur. C’est le double effet Cronenberg : la satire Hollywoodienne, au prime abord hilarante, recèle un second film déchirant. Une autre histoire, larvée, intime, un peu honteuse, de «revenants».

Ainsi, à travers la famille dysfonctionnelle où chacun hurle sa douleur en silence, accroupi, replié sur soi, dans un écrin de faux-semblants, où chacun souffre de mentir comme de simuler, se dessine un univers spectral, secret et invisible, doux et angoissant : celui de démons intérieurs. De ceux qui hantent et suivent toute une vie, qui la pourrissent et qui se matérialisent ici, chez Cronenberg, dans des visions aussi mémorables et horrifiantes que celles, proleptiques, anticipées par le professeur/Christopher Walken dans Dead Zone (1983). C’est là que se trouve toute la beauté mortifère, la part poétique de ce film lucide, évident, terrible.
Les vérités que l’on y entend font mal. Se dire, pour se rassurer, que l’on peut changer ou que l’on a plusieurs vies en une seule est une foutaise occidentale, un leurre Hollywoodien. Cronenberg y répond à ce mirage par un nihilisme ironique à l’aune de ce final gothique animé par une croyance pure, presque adolescent, et en même temps par une ironie presque punk – en cela, Maps To The Stars s’avère assez proche des derniers William Friedkin écrits par Tracy Letts (Bug et Killer Joe).

Ailleurs, des références mythologiques rappellent que l’homme reste le même au cours de son existence, que nous ne changeons pas et que nous demandons à autrui une seule chose : soigner des plaies ouvertes. Des plaies d’amour. Stars ou non-stars, enfant ou adulte, frère ou sœur. C’est ce que Cronenberg nous dit depuis les années 70, qu’il a affirmé dans tous ses films depuis, de façons très différentes, avec beaucoup de compassion pour ceux qui cherchent à percer la part mystérieuse du monde et qui se sont écroulés avec leurs doutes et leurs velléités de gloire ou de transcendance, et qu’il affirme des décennies plus tard, sans le moindre jugement, à travers cette bande d’arrogants cruels et pourtant bouleversants connectés à une époque où Carrie Fisher papote avec ses fans sur Twitter, paumés dans les limbes d’Hollywood, celles où se baladaient dernièrement Lindsay Lohan chez Paul Schrader (The Canyons), celles où se perdaient Naomi Watts chez David Lynch (Mulholland Drive), celles inaugurées par Billy Wilder il y a plus de 60 ans (Boulevard du crépuscule). Maps To The Stars appartient à cette veine-là, ces films SM, sublimes et en même temps atroces, qui nous détruisent autant qu’ils nous font du bien.

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