Spielberg aurait-il bouffé du Hong Sang-Soo en 2018? Deux mois seulement après la sortie du très beau Pentagon Papers, le cinéaste nous gratifie d’une deuxième ration maison avec Ready Player One, son premier film de SF depuis La Guerre des mondes en 2005. C’est spectaculaire, limpide, véloce, étourdissant: on n’est pas déçu du voyage.
En réalité, Spielby nous avait déjà fait le coup du doublé en moins d’un an: il y a presque vingt ans, le cinéaste enquillait Jurassic Park et La Liste de Schindler en seulement cinq mois, puis rebelotte en 1997 avec Le Monde perdu et Amistad, ou encore plus récemment, Minority Report / Arrête moi si tu peux et Tintin / Cheval de Guerre. Avec en général dans ces diptyques, un film historique «à sujet» dit «sérieux» qui fait suite ou laisse place à un blockbuster plus léger, assumant à fond sa part d’entertainment. Pour caricaturer donc, le bonbon Ready Player One serait donc le yang du yin Pentagon Papers, d’un éclat plus sombre. Ce qui est à la fois juste et faux. Juste, parce que RPO est en effet un pur ride d’adrénaline allant puiser son combustible rétrofuturiste dans 30 ans de pop culture (cinéma, jeu vidéo, musique). Faux, car Tonton Spielberg est trop malin pour limiter son film à un simple rollercoaster régressif pour geeks nostalgiques: tout comme Pentagon Papers s’émancipait avec brio du ronflant film-dossier sur l’héroïsme journalistique par le biais d’une piste féministe, RPO a plus d’un tour dans son sac.
Adapté d’un bestseller SF d’Ernest Cline (Player One, 2011), le film nous propulse dans un futur pas si lointain, en 2045. Le monde extérieur est devenu tellement invivable que l’humanité se refugie dans l’Oasis, un univers virtuel créé par James Halliday, devenu richissime. Et comme pour notre Johnny national, la mort de ce Halliday suscite un problème d’héritage. Heureusement, avant de disparaître, le vieux génie a laissé des instructions aussi précises que ludiques: sa fortune reviendra à quiconque réussira à trouver en premier un easter egg («Œuf de Pâques» numérique qu’on trouve dans les jeux vidéos) savamment niché dans un recoin de l’Oasis. Une mission rêvée pour Wade Watts, un ado fauché et mal dans sa peau croupissant dans une barre HLM en forme de pile de caravanes façon compression de César à Columbus, Ohio. Affublé de sa combinaison de gamer virtuel et épaulé par 4 acolytes virtuels (formant ainsi le «Top Cinq»), il se révèlera particulièrement ingénieux et vaillant sous les traits d’un avatar nommé Parzival: quoi de plus logique qu’un nom de chevalier arthuréen, pour se mettre en quête d’un Graal?
Tel un jeu vidéo, Ready Player One fonctionne sur plusieurs niveaux. Le plus immédiat, et le plus impressionnant, c’est bien sûr le spectacle de cette chasse au trésor. Spielberg n’a pas son pareil pour filmer l’action, la vitesse, la sidération devant l’inouï. Et l’alternance entre régimes de réalité qui fonde RPO n’enraye en rien sa mainmise sur la gestion de l’espace. Au contraire, il lui insuffle un second moteur: il y a cette bataille épique dans l’Oasis avec robots géants et explosion, agrémentée d’un contre-champ «live» moins spectaculaire, mais inventif et volontiers burlesque, quand une armée de joueurs en combinaison se voit progressivement changer de signal lumineux dans le monde réel à mesure qu’ils se font tuer virtuellement, telle une vague colorée. La course de voitures virtuelle qui oppose Wade à une horde de véhicules mythiques (la moto du Akira d’Otomo notamment) est aussi un sommet de mise en scène, poursuivant les expérimentations folles de Speed Racer pour mieux les faire muter. C’est limpide, d’une lisibilité folle malgré la complexité des mouvements de caméra. Utilisée pour retranscrire les virevoltantes escapades dans l’Oasis, la motion capture avait déjà été pratiquée par le cinéaste dans Tintin et Le Bon Gros Géant. Poussée ici dans ses derniers retranchements techniques, elle s’articule ici parfaitement aux scènes live et aux séquences truquées numériquement, tout en nourrissant le propos du film sur la deuxième peau numérique (cf la fabuleuse danse disco en apesanteur) et la porosité totale entre réel et virtuel.
C’est le deuxième «niveau» du film : un propos sur le virtuel et plus globalement Internet et la mainmise des grands groupes capitalistes sur le réseau, qui, lui, n’a rien de limpide. Spielberg s’y fait à la fois le thuriféraire et l’observateur critique des paradis numériques, qu’il voit autant comme un terrain de jeu infini qu’une drogue, un lieu propice au déploiement des puissances de l’imagination, un pays sans genre ni couleur pour se réinventer y compris pour les plus marginaux, et un mirage reposant avant tout sur le mensonge, sur fond de péril orwellien sur la surveillance généralisée et d’inégalités sociales 2.0. Au fond pour le cinéaste, et la conclusion du film en voix off viendra l’asséner presque trop littéralement, il ne s’agit pas d’un mal en soi, mais à l’instar de toute drogue (douce), ou de système politique, tout dépend de ce que l’on en fait : la responsabilité revient certes au peuple des joueurs – vont-ils transformer l’utopie démocratique de Halliday en cauchemar ultra-capitaliste, sous la houlette de l’impitoyable Nolan Sorrento ? –mais aussi au créateur démiurge.
Un grand pouvoir implique de grandes responsabilités, pour citer un grand philosophe (Spiderman) : c’est là que réside la troisième clé de RPO, et aussi son aspect le plus méta. Dans le roman, les références à l’œuvre de Spielberg abondaient. Le réalisateur a élagué au maximum ces clins d’œil à sa propre filmographie 80’s, mais malgré tout, quand il en cite d’autres, il parle quand même en creux de lui-même, que ce soit avec Retour vers le futur (qu’il a produit) ou Shining (via une scène mémorable en forme d’archéologie malicieuse de la cinéphilie de Spielberg, qu’on sait hanté par Kubrick). Peut-être parce qu’au fond, qu’il le veuille ou non, les eighties, dans l’imaginaire populaire, sont spielbergiennes : RPO en cristallise l’esthétique synthétique et pimpante, non pour en rester à un simple succédané redondant façon Stranger Things, mais pour injecter l’esprit d’aventures enfantines que pouvaient receler les films Amblin sur des inquiétudes et des formes plus contemporaines, en vue d’un possible dépassement. Ainsi Spielberg est partout dans le film, incrusté au carré dans chaque pixel du décor, dans l’atmosphère, mais aussi par le biais de personnages, sous forme d’avatars. Ses traits d’ado à lunettes rejaillissent sur Wade (excellent Tye Sheridan, sosie du jeune Spielberg), ainsi que sur son alter ego James Halliday (Mark Rylance). Le vieux gourou des geeks incarne ses propres questionnements de cinéaste vétéran : responsabilité de l’entertainer, dont l’œuvre est scrutée au microscope par les fans avides de détails lourds de symboles (les archives personnelles de Halliday laissées en accès libre fournissent la matière principale, énigmatique, de la carte au trésors), contact permanent avec l’enfant qu’il a été, mais aussi, et c’est le cœur mélancolique du film, regrets des amitiés trahies sur l’autel de la réussite. En cela, en sus du film de SF étourdissant digérant 30 ans de pop culture et de réflexion sur notre devenir virtuel (de War Games à Avatar, de Last Action Hero à The Social Network, en passant par Le Congrès), il y donc là un auto-portrait à la fois limpide et mystérieux de Spielberg, une mise en abîme livrée en open-source mais truffée d’easter eggs. D’où l’envie, dès que le générique apparait, d’appuyer sur replay.

