Dans un monastère orthodoxe situé sur une île du nord de la Russie, un homme traumatisé par les nazis pendant la seconde guerre mondiale est devenu moine. Aux antipodes de l’image sulpicienne, il est pourvu d’un don mystérieux permettant de guérir des malades par exorcisme. Des hommes et des femmes venus de nulle part affluent en masse dans le but de guérir des âmes possédées. Il ne faut pas avoir peur de ce sujet aride qui dans d’autres mains aurait certainement viré au discours catéchèse douteux. En pleine crise spirituelle, Pavel Lounguine, auteur passionnant quoique inégal habitué à multiplier les genres pour ne pas être enfermé dans un domaine de prédilection, abandonne les allégories sur la déréliction de son pays pour ouvrir son cinéma à une dimension humaine et universelle. Traversé par l’âme slave, L’île est le film du renouveau et de l’urgence vitale.
Après une série de films anodins et d’exercices de style indigestes, le réalisateur Pavel Lounguine change radicalement de registre pour le meilleur et s’essaye à une tradition russe de cinéma exigeant et contemplatif où chaque silence, chaque couleur, chaque regard a son importance. Ce serait un simple exercice de style s’il n’était pas mû par la force tellurique d’un sujet dont il exploite avec virtuosité toutes les ressources et les possibilités. D’un bout à l’autre, Lounguine ne fait qu’une chose: chercher la place de l’homme dans le cosmos en mettant au même niveau l’environnement paisible et serein, la quête mystique d’une congrégation draconienne et l’irresponsabilité des mortels qui débarquent périodiquement sur ladite île par opportunisme ou désespoir. De manière inspirée, il exploite la dimension mystérieuse de l’île en accentuant son caractère purificateur, secret et salutaire. Là-bas, loin des autres, des us de la civilisation et des coutumes de l’existence, des personnages solennels cherchent à entrer en communication avec la nature et le divin.
La première qualité du film vient de sa forme, extrêmement déterminée et travaillée, qui offre au spectateur des prouesses techniques jamais ostentatoires car toujours justifiées par la dramaturgie. La mise en scène s’adapte à toutes les situations métaphysiques. La direction d’un regard ou un changement d’axe nous montre exactement ce qu’il faut voir. L’éclatante photo est assurée par le chef-opérateur Alexandre Rogojkine. Plus encore que Bresson, Dreyer ou Tarkovski auxquels on peut penser, il faut surtout déceler l’héritage de Luis Buñuel dans la composition des plans et les mouvements de caméra. Certains sont même intégralement repris de Simon du désert. Mais les intentions narratives sont différentes. Autant chez le réalisateur athée, il s’exprimait une ambivalence perverse entre la fascination pour les rites religieux et le discours plus ou moins anticlérical; autant chez Lounguine on perçoit la quête spirituelle qui traduit un besoin de laver les stigmates et de quitter un monde matériel pour favoriser l’élévation de l’âme sans chercher à glisser le moindre discours pernicieux. C’est pourquoi la scène de l’exorcisme traitée sans fioriture spectaculaire se révèle très efficace: elle est marquante car introduite par la seule scène du film (à l’exception du pré-générique très rude) où on quitte le contexte insulaire. Cette rupture se traduit de manière inattendue dans le récit jusque là cantonné au même lieu et introduit deux personnages que l’on n’avait pas vu auparavant: un père anxieux et sa fille malade réfugiés dans le compartiment d’un train. En partance pour ladite île des miracles.
L’austérité plombante d’un sujet qui pourrait appeler le calcul cynique et pleurnichard est démentie par des traces humoristiques en écho à la personnalité farfelue du moine sacré, écrasé depuis toujours par le poids de la culpabilité. S’il pense toujours être en vie, c’est uniquement grâce à Dieu. Et s’il se confie à lui chaque jour qui passe, c’est uniquement pour se purifier comme il purifie ceux qui viennent à sa rencontre. On est au-delà de la rédemption: le film montre comment une forme de spiritualité peut aider un homme à panser ses traumatismes et à faire la paix avec sa conscience. Si Lounguine a parfois recours à des artifices trop voyants (une utilisation pompière et redondante de la musique), il refuse en revanche certaines facilités comme celle qui consiste à hypertrophier des scènes cruciales et utiliser des flash-back pour revenir sur des événements qui appartiennent au passé. A cela, le réalisateur répond par une utilisation consommée de l’ellipse. La beauté formelle de cette ascèse et la tristesse inconsolable de ces personnages, torturés par des souffrances incurables, constituent des denrées plutôt rares à une heure de standardisation extrême. Maître en la matière, Tarkovski disait que la beauté est symbole de vérité. On peut affirmer sans trop se mouiller que Lounguine a touché une part de cette vérité. Il vient de réaliser avec L’île son meilleur film depuis longtemps. Comme s’il avait trouvé dans le scénario de Dmitri Sobolev une réponse à ses doutes artistiques et ses questionnements personnels sur le monde, ce que nous sommes et comment nous influons sur la vie des autres.

