[CRITIQUE] SAW 3 de Darren Lynn Bousman

Jigsaw se « sérialise » dans le troisième volet de la saga Saw : alors qu’on le croyait réduit en poussière, il décide de revenir, apparemment pour une dernière fois, martyriser seulement deux personnages alors qu’il est au bord de l’agonie. Même plus en les confinant dans un espace clos mais en leur faisant franchir des étapes masochistes et traumatisantes aux conséquences regrettables. Leigh Whannell, acteur et co-scénariste du premier et du second, reprend la plume ; Bousman continue son carnage visuel. Mauvais film.

A moins d’être sourd, toute l’équipe du film, forte d’un système clairement défini (un postulat mystérieux, des fausses pistes, une révélation finale), semble nous crier dans les oreilles : « finissons-en« . Eh bien, qu’ils en finissent ! Volontairement ou non, ce troisième volet a été construit comme une parodie. Du premier Saw, coup d’essai retors et ingénieux qui révélait deux auteurs-amis futés et énergiques, il ne reste aujourd’hui que de la bouillie pour chats. Dans le premier volet, les effets clippesques et l’hystérie de la mise en scène compensaient un manque de moyens flagrant. Ici, les effets d’épate tendance clip filtre vomi sont devenus une marque de fabrique véhiculant une imagerie underground qui s’exprime jusque dans la violence paroxystique des meurtres. L’enjeu dramatique ne consiste plus à deviner comment des personnages, enfermés dans une pièce, vont essayer de s’échapper d’un piège, mais a été ostensiblement réduit à une petite boutique des horreurs où l’agression est ouvertement adressée au spectateur, à son voyeurisme, à sa volonté d’en voir toujours plus. Bref, une insulte à son intelligence. Pour retranscrire cette douleur, Darren Bousman, déjà auteur du second volet très médiocre, surabonde de flashs aveuglants, rajoute des effets de mise en scène indigestes, utilise une esthétique lugubre et use d’un montage archi-cut pour faire ressentir les sévices infligés aux personnages sans le moindre recul (et donc sans regard de cinéaste), sans talent et avec beaucoup de complaisance.

Pour plein d’autres raisons de ce genre, Saw 3 ne justifie pas la raison d’être de cette trilogie alors que le premier épisode (qui avait scotché tout le monde en son temps) se suffisait à lui-même avec son mystère épars et ses invraisemblances jouissives. Le seul élément presque touchant de cette tambouille vient de la volonté d’éclaircir les points obscurs du premier volet que certains ont été déçus de ne pas découvrir dans le second : que sont devenus les deux prisonniers ? Comment sont-ils arrivés dans cette pièce ? Est-ce que le Docteur Gordon est toujours vivant ? Comment Jigsaw a-t-il fait pour assister aux meurtres et en même temps les commanditer (on a une autre piste que celle du complice Zep) ? Vous saurez tout. Mais ce souci de clarifier les événements et de revenir aux origines du phénomène pour répondre aux frustrations crée un décalage désagréable d’autant que Bousman, qui soulignons-le se vautre avec un acharnement rare dans l’esthétique cheap, propose de reconsidérer tout ce que nous savions déjà. Un peu comme lorsque le mauvais Cube 2 donnait une justification pour rompre avec la suggestion malaisante du premier Cube. Lorsque la fin se fait proche, toutes les scènes marquantes des épisodes précédents reviennent avec le thème principal de Charlie Clouser et défilent de manière stroboscopique ajoutant ainsi à l’envie de conclure. Alors que l’on annonce déjà un quatrième Saw (sans Bousman, si possible), il est impossible que ce soit autre chose qu’un prequel (un syndrome que Jonathan Liebesman a récemment exploité pour Massacre à la tronçonneuse : le commencement) puisqu’ici, clairement, tout a été fait pour que la saga repose en paix et qu’on tourne la page très vite.

Le twist final de Saw 3, que certains cherchent déjà à élucider, est moins surprenant même s’il a le mérite d’être cohérent avec l’intrigue sans arriver comme un cheveu sur la soupe. Il est surtout prévisible. Pour donner un semblant d’intégrité, Bousman a construit des séquences gore qui repoussent les limites de ce qui est d’ordinaire acceptable dans les fictions standard (la scène de l’opération chirurgicale), mais elles sont totalement vaines parce que ne servant à aucun instant la tension dramatique. Si le premier avec ses flash-back trompeurs et le second avec son enquête policière parallèle cherchaient à créer des liens avec le monde extérieur, le troisième volet n’épouse même plus le contexte du huis clos et ressemble à un manège où chaque scène correspond à une torture coriace encline à faire gerber. En ce domaine, l’imagination n’a plus de limite, qu’il s’agisse de plonger sa main dans de l’acide pour récupérer une clé ou d’utiliser une machine à écarteler dans une position christique que l’on ne peut s’empêcher de trouver hautement significative (!). Tout n’est finalement qu’un lourd prétexte pour étoffer la relation affective entre Amanda et Jigsaw, suggérée par la fin du second opus. D’ailleurs, Saw 3 commence là où Saw 2 s’arrête : par un Game Over. Dans le pré-générique, on entend les dernières paroles du flic (« Fuckin’ Kill you ») et on retrouve le flic incarné par Donnie Wahlberg qui hésite à se couper le pied avec la scie peu robuste réservée aux prisonniers avant de le défoncer monstrueusement.

Certaines images, dans cette lignée grand-guignolesque, deviennent illisibles, confinent à une sorte d’abstraction nauséeuse et parviennent à être difficilement supportables mais pas pour les bonnes raisons. Cette surenchère ne cherche qu’à combler un trou béant : le scénario en forme de casse-tête géant où le même tueur moralisateur (on réentend le fameux « some people are so ungrateful to be alive ») cherche à faire franchir des étapes perverses à des personnages qui ont péché et qui, s’ils s’en sortent, seront heureux d’être en vie. Comme il le souligne plusieurs fois dans le film, agonisant en phase terminale sur son lit, Jigsaw n’est pas un assassin, de la même façon qu’il déteste les assassins : il cherche à torturer moralement et physiquement des personnages rongés par la culpabilité (encore une question d’adultère) et questionner quand il est dans sa période philosophe les terribles pulsions de ses prisonniers (l’instinct de vengeance, en particulier).

Hélas, ce salmigondis n’amusera même pas les amateurs du genre: les interprètes, uniformément mauvais, jouent comme des camions sur une route défoncée et la mécanique sadico-crapoteuse annihile tout esprit ludique chez le spectateur de même qu’elle évente tout suspense. Plus rien ne fonctionne et tout ce qui se passe installe dans un ennui du genre sévère. On sort de la salle en se disant que le vrai film que l’on avait envie de voir, c’est Silence, le prochain James Wan, et non pas une énième déclinaison pataude, mercantile et opportuniste d’un excellent petit film qui a fait trop de bruit. Bousman ou l’art de ruiner une franchise et de dilapider toute crédibilité avec la grâce d’un éléphant dans un magasin de porcelaine et l’élégance d’un tâcheron malintentionné.

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