Plus de doute permis en 2019: Joaquin Phoenix est bien l’un des meilleurs acteurs américains actuels. On touche dans Joker à la prestation la plus marquante de l’année. Visage cabossé, physique brut, posture imposante, c’est derrière ce beau visage féroce que s’incarnent ses beaux personnages masculins dans la tourmente. Et cela nous rappelle qu’un si grand acteur n’a de chance que s’il est si bien filmé. La caméra 70 mm de Paul Thomas Anderson en est d’ailleurs sûrement le meilleur exemple.
Après quelques petits rôles à la télévision, Joaquin débute au cinéma en 1987 dans Cap sur les étoiles. C’est après avoir joué sous les égides de Ron Howard, Gus Van Sant, d’Oliver Stone, qu’il se fait surtout connaître, à l’aune du nouveau siècle, via son rôle dans Gladiator (2000) de Ridley Scott – avec, à la clé, une première nomination à l’Oscar du meilleur acteur. Puis c’est un coup double avec M. Night Shyamalan, d’abord dans Signes en 2002 puis dans Le village en 2004. Ah et pour ceux qui veulent le voir chanter c’est dans Walk the line que ça se passe, nommé une fois de plus à l’oscar. Tout cela sans oublier les meilleurs – les James Gray que sont The Yards, La nuit nous appartient, Two lovers, The Immigrant et les Paul Thomas Anderson que sont The Master et Inherent Vice. Belle filmographie n’est-ce pas?
Et quoi de plus excitant que de voir notre Jojo se vêtir du déguisement du Joker, soit le rôle idoine pour nous livrer une démentielle performance d’acteur à coup sûr (fin’ pas si sûr, n’est-ce pas Jared Leto). Endosser le rôle du Joker, comme le veut une certaine tradition, équivaut à devoir mettre certaines conditions en état. Après avoir perdu une quinzaine de kilos, et en s’isolant du reste de l’équipe – il ne parlait qu’au réalisateur -, l’idée veut que le personnage prenne totalement possession du corps de l’acteur. On se souvient de l’immense Heath Ledger qui, pour The Dark Knight de Nolan, aurait mis des mois à construire son personnage. C’est en s’isolant pendant plusieurs semaines que l’acteur aurait été totalement possédé jusqu’à écrire ses pensées les plus dark dans des journaux intimes révélés par la suite.
Dans un processus d’écriture méticuleux, où Joaquin Phoenix contribuait au scénario avec son réalisateur Todd Phillips, allant jusqu’à récrire des scènes le soir pour le lendemain. Tirant les ficèles à deux du personnage-pantin et de ce film marionnettiste, Joker est un film fou – certes bardé de défauts -, mais séduisant dans la réussite consistant à montrer la descente du personnage malade dans une certaine folie, en écho à notre époque de psychopathes. Un film «dangereux» d’après les critiques américains puisque le film montre une frénésie anarchique et meurtrière via la violence de son anti-héros. Chaos, tout ça. Dans un film retraçant l’origine du Joker, dans une histoire s’ancrant dans un certain réel, nous suivons du point de vue d’Arthur Fleck, un homme malade vivant comme humoriste raté, logeant avec sa mère. Méprisé, presque invisible, Arthur est obligé de se mettre à la rue en homme-sandwich, laissant ses rêves dans un coin de sa tête. La violence quotidienne de la ville dont il est témoin et victime contribue peu à peu à le faire perdre la tête – à la manière de Travis Bickle dans Taxi Driver de Scorsese.
Véritable film de métamorphose, le jeu du corps livre une performance intense qui séduit par son aspect spectaculaire. Todd Phillips s’y applique en venant filmer le visage et le corps en gros plan. C’est surtout être à l’affût des moindres expressions tant travaillée. Mais la richesse d’une telle interprétation ne se réduit pas qu’à cela, c’est aussi dans sa force d’incarnation, celle d’incarner le trouble, de renvoyer par le geste une force intérieure. Il suffit de voir la première séquence. Le premier plan, en travelling avant, nous montre Joaquin Phoenix de dos en train de dessiner son visage clownesque devant un miroir – en somme, ici la figure simpliste du dédoublement. Le premier plan en apparence banale (ancré dans le quotidien d’un acteur) va peu à peu se tordre jusqu’à montrer progressivement quelque chose de bien plus grave. Alors que l’atmosphère est rendue lugubre via la lumière, l’espace sonore est envahi par le son d’une chaine d’information décrivant l’horreur du monde, et par les bruits de la ville (le brouhaha permanent de la rue accompagnée de sirène de secours). Par ce mouvement de caméra, nous sommes témoins d’une avancée progressive et monstrueuse : nous nous rapprochons du visage – le paysage central du film – le clown dévoré par la tristesse. C’est alors que nous voyons Arthur Fleck, en champ/contre-champ avec lui-même, étirer sa bouche avec ses doigts pour forcer le sourire. Cette séquence en miroir illustre la démonstration sur l’expressivité de l’acteur, qui se confond avec le problème du personnage. Le visage modelé de Joaquin, dessiné, est comme un masque dont le cinéaste et l’acteur viennent user d’une surexpressivité.
Il y a exactement un an, nous revenions, lors du bilan 2018, sur l’exceptionnelle prestation de Toni Collette dans Hérédité. Le visage marqué et marquant de la mère de cette terrible famille nous avait plus que bousculés. Allant jusqu’à dire que son visage constituait le plus beau et la plus effrayante des images horrifiques : celui du visage face à l’effroi. Les cris, les pleurs, sonnes comme la marque d’une réussite de jeu qui, ici avec Joaquin, le rire vient nous sidérer et nous fasciner à la fois. Un rire et un sourire qui s’éprouvent comme une douleur, où le jeu exprime – via le son ambiant de la scène d’intro – une violence absolue, qui est la violence de la rue et de l’État. Et le visage grimaçant – étrange mélange de rires et de pleurs – s’avère être le résultat d’un trouble neurologique qui provoque un rire involontaire et pathologique. Le jeu de Joaquin s’invente ici dans ce rejet du rire, comme quelque chose de purement intérieur, comme un flux visqueux qui essaierait de sortir du corps. Au-delà de l’illustration du personnage qui se joue aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur, l’épouvantable rire malade et hystérique – parfois terrifiant – s’apparente à un flux d’énergie dont il n’est pas l’auteur. Ses crises de rire s’apparentent parfois à des scènes de vomissements. Ce rire pour Joaquin Phoenix était le centre de son personnage. Il se serait inspiré de personnes souffrant de syndrome pseudo-bulbaire et de rires spasmodiques pour trouver les siens. Dans le numéro de Première de septembre, Joaquin s’explique : «Si je ne trouvais pas le rire du Joker, autant laisser tomber tout de suite! », « J’ai appelé Todd pour lui demander de passer à la maison : « Je vais essayer le rire devant toi, comme ça si ça ne marche pas, on sera fixés ». Il est venu, et c’était atrocement embarrassant, parce qu’il était sur le canapé en train de me regarder, et j’ai mis un quart d’heure à sortir ce putain de rire. Lui me disait : « Tu sais, c’est pas grave si t’y arrives pas. Tu as déjà le rôle ». Mais je voulais le faire. Pour être sûr. Ça a été un des moments déterminants ».
La prestation de Joaquin est aussi marquante pour le travail sur le reste du corps. Son long corps maigre, telle une masse fragile, devient comme une marionnette, le corps malade informe de la cruauté. Il suffit de voir les séquences de course, et de voir ce corps et ces longues jambes faisant de grand mouvement ample, tel un corps affolé qui s’étire excessivement à la manière d’un pantin. D’ailleurs cette manière de courir si singulière a été imaginée pour le rôle et aurait même l’interpellation de «course d’Arthur». Joaquin fait aussi de son Joker un véritable danseur. Le film est entrecoupé de séquences dansées, comme une modulation jubilatoire qui joue à laisser en suspens les glissements dans des moments suspendus. Ces séquences sont comme au ralenti, comme si la sauvagerie du monde laissait enfin place à une douceur libre. La première séquence dansée survient après qu’Arthur a tué des hommes dans un métro. Cette fameuse séquence dansée dans les toilettes publiques a été entièrement improvisée. Dans ce récit de violence, où il est question de mettre en exergue les problèmes sociaux, la pauvreté et le problème de soi, la danse s’affirme comme déploiement d’une expérience d’animation corporelle qui se nourrit de son espace, de sa vie, pour exhiber ici le corps individuel et ses gestes comme sujet.
L’écriture du personnage du Joker se fait donc, et surtout, via les gestes imprégnés d’état émotionnel, cette occupation de l’espace où il s’agit de mettre en exergue le corps comme moyen d’expression primaire – comme un appel vers une intériorité à exprimer, à retrouver. On peut penser aux cinémas de Claire Denis ou de Leos Carax, mais le film fait allusion à d’autres films en les faisant explicitement figurer à l’écran. En effet, deux films sont littéralement montrés à l’écran : Shall we dance de Mark Sandrich (la séquence dans la salle des machines, où un groupe d’individus se met à danser par contamination de la musique des machines), que nous voyons à travers la télévision dans l’appartement d’Arthur, puis un extrait des Temps Modernes de Chaplin que nous voyons projeté au cinéma. En lorgnant bel et bien du côté de la comédie musicale et du burlesque, Joker lui aussi montre l’extériorisation dansée via la contamination de l’environnement qui entoure le personnage. Ainsi, perd-t-il ou prend-t-il définitivement le contrôle de soi? Quoi qu’il en soit, comme habité par la puissance de ce qu’il l’anime, son déplacement dans l’espace acquiert une nouvelle force, le mouvement de son être au monde en devient alors définitivement bousculé. Et le film joue de cette fascination pour construire son film. En venant faire un film sur cette figure qui, avant d’être une performance spectaculaire, est un personnage qui a toujours fasciné, le cinéaste réussit l’exploit de livrer un film à la hauteur de son personnage.
Oui, Phoenix est prodigieux et son personnage jouit d’un merveilleux paradoxe entre étrangeté et splendeur. Grimaçant quand il veut sourire, pleurant quand il veut rire, Joaquim fait du visage un amas de postures, un espace de volupté tactile et son corps, une masse légère, une série de lignes et de courbes à contempler. Dans ce jeu très physique, son visage, ses bras, ses jambes, son corps tout entier, exerçant la danse au ralenti, telle une valse macabre, laissant jaillir de cette imposante silhouette, une lumière naissante: celle de la révolte d’un homme face à son environnement. C’est de cet état, à la fois troublant et fascinant, que le film fera marque dans nos esprits. La valse d’un terrible pantin.


![[PERIL EN LA DEMEURE] Michel Deville, 1985](https://www.chaosreign.fr/wp-content/uploads/2019/12/peril-en-la-demeu-1068x601.jpg)