[STAR CHAOS 2019] MARCO BELLOCCHIO

Reparti bredouille au dernier Festival de Cannes, Le traître de Marco Bellocchio était pourtant l’un des plus beaux films de son auteur, mais aussi du festival en soi – ce qui, vu la qualité de cette édition, n’est pas un mince exploit.

Le traître (Il traditore, avec l’accent s’il vous plait), d’une durée de 2h30, est le film le plus cher jamais réalisé par le cinéaste (9 millions d’euros). Une reconstitution historique qui, en se focalisant sur l’un des épisodes de la vie de Tommaso Buscetta, figure importante de l’histoire de la mafia, livre une anti-épopée jamais complaisante. Comme le montre bien la séquence d’introduction, où un grand jeu de regards s’établit entre les personnages, Tommaso Buscetta ne trouve plus sa place dans son pays d’origine, ses principes personnels se trouvent alors bousculés face à la montée en puissance des Corléonais, dirigés par l’implacable Toto Riina. C’est alors qu’il fuit vers le Brésil, mais dont il sera très vite arrêté par la justice brésilienne puis incarcéré en Italie. L’air fatigué et totalement dévasté par la mort de ses fils, le récit suit le parcours d’un homme détruit de l’intérieur.

Récompensé par un succès en Italie, et en France on l’espère, Le traître est un beau film crépusculaire, comme le souligne cette lumière projetée sur le visage du protagoniste dans la séquence de l’avion dans la première partie. Un film qui est le fruit d’un cinéaste majeur âgé de 80 ans, et pourtant en si grande forme, Bellocchio a fêté ses 55 ans de carrière cette année! Lui qui a débuté dans les années 60, une période importante pour le cinéma italien, puisqu’elle voit l’émergence de cinéastes engagés. Son premier film Les Poings dans les poches en 1965 inaugurait l’œuvre pleine de souffre et de rage d’un cinéaste suivant de près l’évolution historique de son pays. Dans le film sorti en 1968, La chine est proche, qui raconte l’histoire de jeunes militants pro-chinois qui tentent de saboter la campagne électorale du candidat du parti populaire, Bellocchio traite de l’égoïsme et du transformisme de certains individus prêts à tout pour améliorer leur condition sociale. Dans Viol en première page, en 1973, Bellocchio dénonce le lien entre la presse et la politique italienne. Les médias, la presse, l’actualité et, surtout, sur le système des médias en tant qu’outil d’orientation, de représentation de modèles socioculturels et politiques deviendront alors des sujets récurrents.

Au fil de sa carrière, le cinéaste a imposé un véritable style dont le sujet central est les conditions existentielles et sociales de ses personnages vivant des drames qui, à petite échelle, reproduisent une dimension sociale et politique bien plus ample. Venant filmer les secrets du Vatican dans Le sourire de ma mère (2001), l’enlèvement d’Aldo Mauro par les Brigades rouges dans Buongiorno, Notte (2003), la vie intime avec la maitresse de Mussolini dans Vincere (2009) ou encore à l’euthanasie dans la Belle endormie (2012), Bellocchio se veut moins sulfureux à partir des années 2000, mais toujours aussi fort. Le traitre s’avère un film de mafieux comme on ne se l’imagine pas. Un cinéma intimiste et politique venant filmer l’histoire de son pays qui, en s’intéressant aux faits historiques, évite la reconstitution simple pour en explorer la complexité des hommes, la sphère privée, dans une certaine subjectivité. À travers son cinéma, Bellocchio n’a de cesse de jouer avec la puissance du cinéma comme médium venant interroger en profondeur, en faisant réfléchir le spectateur, sur les rouages de la pensée, la puissance de la manipulation de la parole et des mots, de l’émotion et du duel des regards, au mécanisme du pouvoir et les tumultes idéologiques. Sans oublier le grand sujet qui l’anime: la famille ; qui trouve ici son sujet parfait -le film de mafia – pour y figurer cette brisure en la démystifiant. 

Au centre du film les séquences, reconstituant le maxi-procès figurent comme les scènes les plus marquantes et centrales du métrage. Filmé comme un opéra, semblable à une arène (avec ces cages, ces cries, les centaines de spectateurs en hauteur), ne se démunissant pas d’une certaine théâtralité mettant en exergue un certain goût pour le tragi-comique. Le cinéaste dira lui-même que la trahison de Buscetta revêt une portée shakespearienne. Dans ces scènes totalement folles, les flashs des photographes résonnent dans l’immense salle comme le son de recharge d’armes à feu. Les flashs irradient ici en de multiples faisceaux qui, par son effet brutal, renvoient aux regards entre les personnages. Non avares en cruauté, les regards dialoguent, les mensonges circulent, les questions se posent: un homme, au cours de sa vie, peut-il réellement et profondément changer ou n’est-ce que simulacre? Le changement est-il un moyen de guérir, de se repentir? Après deux heures trente de bobine, la fin, totalement désarmante, prouve de la plus belle et onirique des façons que la lumière pour Tommaso est définitivement éteinte. Un beau grand film, d’un cinéaste majeur, dont la lueur filmique n’est pas près de s’éteindre en nous.

 

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