[UN SOIR, UN TRAIN] André Delvaux, 1968

Film en deux langues, entre deux mondes, Un soir, un train se présente comme un voyage fantastique dans un purgatoire, un film de fantômes d’amour à “l’inquiétante étrangeté”. Et l’on ne s’étonnera pas d’apprendre des décennies après la réalisation de son Ne vous retournez pas (1972) que Nicolas Roeg a totalement halluciné devant Un soir un train. A raison : ce film-là donne le vertige.

Après avoir rendu visite à sa mère dans une maison de repos, Mathias (Yves Montand), professeur de linguistique à l’Université flamande de Louvain retrouve un établissement en pleine effervescence. Pour des questions linguistiques (la querelle entre Flamands et Wallons), les étudiants déclenchent une grève. Insensible à cet événement, Mathias préfère rejoindre dans un théâtre son amoureuse Anne (Anouk Aimée) qui, sur le trajet du retour, lui avoue se sentir mal en Flandre et assure que si elle reste, c’est pour lui. Le couple se dispute, la corde se rompt silencieusement.

Mathias doit prendre le train pour un cours magistral et; au moment du départ, Anne le rejoint dans son compartiment, comme pour tenter une réconciliation sur le tard. La présence des autres passagers empêche Mathias de s’exprimer. Durant ce voyage, il somnole et lorsqu’il rouvre les yeux, Anne a disparu. Le train s’est arrêté l’année dernière à Marienbad, au crépuscule, en pleine campagne. Mathias descend le long de la voie, cherche Anne désespérément, retrouve deux connaissances. Puis le train repart sans eux dans un silence assourdissant et incompréhensible, les laissant sur le bas-côté. Paumés, les trois hommes s’enfoncent dans une région crépusculaire et désertique, vers un no man’s land. Mathias est confronté à des gens dont il ne comprend pas la langue, le renvoyant à l’incompréhension dans son couple et incidemment à l’incompréhension régnant dans son pays.

En adaptant Johan Daisne, en distillant une mélancolie hivernale (vous savez, cette atmosphère glacée et déroutante où la réalité paraît aussi fuyante que les vagues là-bas au loin), André Delvaux a voulu traiter un thème cher à notre ami Antonioni : l’incommunicabilité. Et il faut être aveugle pour ne pas voir là où il veut en venir : incommunicabilité du couple (lui/Montand parle, elle/Aimé parle très peu), incommunicabilité des étudiants (les Wallons vs Flamands), incommunicabilité des fantômes et du monde invisible, incommunicabilité des cinéphiles qui ne partagent pas aujourd’hui la même interprétation d’un film réalisé cinquante ans plus tôt.

Delvaux répond par le fantastique à cette grande question Antonionienne : comment faire lorsque l’on n’a pas les mots pour exprimer ce que l’on ressent? Aveugle à la solitude et à l’isolement de celle qu’il aime, le héros qui, selon Delvaux himself “se pense plus solide que Dieu puisqu’il réécrit l’histoire de chaque homme en disant qu’on est maître de son destin” va faire l’amère expérience de l’incommunicabilité, découvrir ce que signifie être étranger et ne pas être compris. Lui qui dans toute son arrogance croit détenir le langage et le savoir se trouve bien dépourvu et se heurte à des murs. Of course, les références pleuvent (Jean Ray, cité) pour la bonne cause : Delvaux veut raconter l’érosion des sentiments comme la perte d’un visage aimé à la manière d’un voyage intérieur magistralement filmé, magistralement monté, magistralement incarné.

Ces étapes de l’expiration d’un amour et donc d’une rupture, tout le monde les a connues. Ici, la déconnexion avec le monde se produit sans que l’on ne s’en rende compte et ce film où tout a un goût de fin se révèle mental, beau et poignant, comme la même année l’un peu plus connu Je t’aime, je t’aime d’Alain Resnais et bien plus tard le très populaire Eternal Sunshine of the spotless mind de Michel Gondry. Il est aussi très lent pour dire la douleur, pour créer un envoûtement, pour provoquer une perte de repères, pour que le spectateur trompé par le rythme ne s’aperçoive pas du moment où l’on bascule de l’autre côté du miroir.

Point très étonnant qui continue encore à nous troubler : Un soir, un train doit également son mystère au couple Yves Montand – Anouk Aimée dont le pragmatisme (ce côté terrien et accordé de deux comédiens connus) sied parfaitement à ce réalisme magique, pour retranscrire le sentiment inexorable de perte, pour traduire ce qui nous échappe et ce contre quoi on ne peut plus rien. Une histoire d’amour se termine comme ça : on ne meurt pas en même temps dans la tête de l’autre.

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