[CHAQUE SOIR A NEUF HEURES] Jack Clayton, 1967

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Réalisé en 1967, Chaque soir à neuf heures de Jack Clayton est une merveille de cinéma chaos. Tellement difficile à définir et à vendre que les distributeurs français ont mis six ans avant de le sortir dans nos salles, soit en 1973. Les raisons de ce retard restent floues même si on imagine volontiers avec quelle perplexité ils ont regardé ce film d’une noirceur totale, sans concession, adapté d’un roman tabou de Julian Gloag, fréquentant différents genres sans réellement élire de territoire.

Escroc perclus de dettes, Charlie Hook (Dick Bogarde) traverse une mauvaise passe. Il décide de retourner voir sa femme et ses sept enfants, Elsa, Diana, Hubert, Dunstan, Jiminee, Gerty et Willy, âgés de 4 à 13 ans, après plusieurs années d’absence. En pénétrant dans sa maison de la banlieue de Londres, il réalise que seuls ses sept enfants sont présents. Il ne sait pas que sa femme est morte il y a quelque temps et que les enfants, refusant d’être dispersés dans des orphelinats, ont enterré secrètement leur mère dans le jardin, congédié la femme de ménage et continué leur vie comme si de rien n’était. Ils se sont organisés pour que le monde extérieur ne se rende pas compte de leur situation. Nobody Knows, comme dira Kore-Eda des décennies plus tard. Chaque soir à neuf heures, les enfants se recueillent dans l’abri de jardin où ils ont enterré leur mère courage, sous un sanctuaire de fortune de tôle et de planches. Mais s’il gagne leur confiance un moment, Charlie, on le sent bien, n’est pas un mec bon. S’il est revenu, ce n’est pas sans intentions (revendre la maison pour rembourser ses dettes, par exemple) et les enfants réalisent que cette arrivée surprise menace leur fragile équilibre…

Il fallait en avoir pour oser un film aussi singulier à la fin des années 60, à une époque de carte postale où la Grande-Bretagne constituait la destination chic pour les réalisateurs étrangers, pas dupes (Blow Up d’Antonioni), où quelques chantres du free cinema commençaient à s’énerver (Lindsay Anderson, Tony Richardson), où l’on ne connaissait pas encore Ken Loach (le bon Ken Loach de Family Life) et d’autres cinéastes punk comme Alan Clarke (Scum). En colère et tout seul, Chaque soir à neuf heures n’appartient à aucune mouvance et ne ressemble qu’à son auteur, éclectique et indiscernable, ayant produit avec Alexander Korda, un de ses mentors des années 30 le Moulin Rouge de John Huston, ayant permis à Simone Signoret de décrocher un Oscar (Les Chemins de la haute ville), ayant adapté Gogol (Le Manteau), ayant refusé les étiquettes et donc l’estampillage «jeunes hommes en colère» («Angry young men») et ayant signé l’un des films les plus effrayants au monde (Les Innocents). Ce qui explique sans doute son intolérable anonymat.

Disons-le pour commencer : Chaque soir à neuf heures, c’est l’anti-Mélodie du bonheur où là aussi sept enfants devaient surmonter le décès de leur mère morte. Le film de Robert Wise a été réalisé deux ans plus tôt et l’on ne sait pas vraiment s’il s’agit d’une coïncidence ou d’une réponse. Il s’agit là en tout cas d’un film avec des enfants qui ne s’adressent pas aux enfants, un peu comme L’autre de Robert Mulligan. Loin de l’imagination qui permet de s’extraire du réel et donc de se sauver, ce film, ancré dans le réel et sans pitié, scrute l’horreur du monde dans le blanc des yeux tristes des enfants. Cette manière de regarder frontalement les choses reste l’une des grandes qualités du réalisateur Jack Clayton qui s’est avéré le premier cinéaste anglais à parler de sexe franchement et à poser sur la classe ouvrière un regard dénué de sentimentalisme.

Dans cette famille, le père a toujours été absent et la vie a continué sans lui, même lorsque la mère est morte. Personne n’est allé le chercher. Lorsqu’il revient, c’est un souvenir, un fantôme, un lâche puis une menace. A la manière de Sa Majesté des mouches, les enfants ont appris avec ludisme à construire un monde en autarcie sans les adultes. Ici, ils feignent le bonheur familial à l’extérieur pour sauver les apparences et, surtout, pour ne pas être séparés, pour conserver le dernier lien qui leur reste. Si l’ambiance est lugubre, la différence avec le roman de William Golding puis l’adaptation cinématographique qu’en a été tiré Peter Brooks, c’est que les enfants ne sont pas des tueurs, ils doivent composer avec une épreuve atroce, instaurer des rituels à heures fixes. La dimension fantastique du film, impeccablement mis en musique par Georges Delerue, réside dans ce mode de vie schizo, consistant à maintenir l’illusion d’un monde qui n’existe plus ; elle s’accentue au fur et à mesure que l’intrigue progresse jusqu’à tutoyer le gothique.

L’intrusion du père, génial Dirk Bogarde, va briser la monotonie. L’acteur est démentiel, ambigu comme on l’aime. Avec le même talent et la même subtilité qu’il dirige ses comédiens jeunes ou moins, Jack Clayton fait montre de sobriété et de retenue, lorgnant vers le conte tout en privilégiant le réalisme quitte à être cruel, confirmant sa réputation de chroniqueur social, évitant les ornières du chantage émotionnel, de la mièvrerie gluante, du jugement moralisateur et de l’inflation glauque. Son film, épuré, terrible, évident, n’en devient que plus fort, plus grand. On ne l’oublie pas.

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