David Lynch par Gilles Marchand

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«Je ne connais pas David Lynch, je lui ai serré la main trois fois dans ma vie et n’ai même pas articulé un bonjour, préférant incliner le buste pour le saluer de façon à la fois respectueuse et un peu comique. Je ne le connais pas mais j’ai passé ma vie avec lui.» Gilles Marchand, réalisateur de Dans la forêt, nous raconte sa vie avec David Lynch

ERASERHEAD
«Je devais avoir quinze ou seize ans, c’était en 1978 ou 1979, le film avait été présenté à Avoriaz, et le Breteuil, le cinéma art et essai de Marseille où j’allais voir tous les films, avait photocopié sur des feuilles de papier un minuscule article paru dans le Film Français d’un côté, et l’affiche de l’autre. Et je ne sais pas pourquoi mais le visage effaré de Jack Nance les cheveux dressés sur la tête dans son halo laiteux m’avait immédiatement donné une envie dingue de voir le film. Je me suis pointé le mercredi de sa sortie, à la première séance, et à la caisse, le gars qui s’occupait du cinéma et qui me connaissait bien, me dit: «C’est tout noir, la copie est complètement sous-développée. Si tu veux essayer, je peux lancer le film. Il y a un autre monsieur qui est curieux. Vous ne tiendrez pas, on ne voit presque rien. Mais le son est… incroyable.» J’étais trop curieux pour ne pas rester. Nous fûmes donc deux ce soir-là à découvrir Eraserhead sans le voir, dans un noir presque complet. Le monsieur est parti au bout de dix minutes et je suis resté seul, sans trop comprendre pourquoi j’étais aussi fasciné. Envahi par la bande son et le désir de voir. J’étais tombé dans un trou. Quelques jours plus tard, le cinéma avait fini par recevoir une nouvelle copie du film, correctement tirée cette fois. Et je suis retourné le voir aussitôt. Et là, nouveau choc. Ce n’était pas un film, c’était un rêve éveillé. Quand j’y ai traîné mon frère, il n’a pas supporté, pour lui c’était un cauchemar. Mais moi j’aurais voulu basculer dans l’écran, vivre dans ce monde, et y disparaître. À cette époque pas d’internet et pas beaucoup de moyen d’avoir des infos sur qui était ce David K. Lynch (très vite la coquetterie du K disparaîtra) et s’il préparait un nouveau projet. Mais de temps en temps quelques lignes dans un journal de cinéma m’apprenaient que «Kubrick a acheté une copie de Eraserhead pour se le faire projeter dans son manoir.» ou «À la sortie d’une projection, Mel Brooks est tombé dans les bras de David Lynch en lui disant qu’il voulait produire son prochain film» Mel Brooks?!!»

ELEPHANT MAN
«En 1981. C’est en regardant la télé un samedi après-midi que j’ai appris la sortie de Elephant Man. Je n’avais pas entendu le nom du réalisateur, peut-être n’avait-il même pas été prononcé, mais en découvrant l’extrait où John Merrick arrive à la gare de Londres la tête cachée sous son sac à patates, se fait interpeller sur le quai par un enfant «Dis monsieur, pourquoi tu as une grosse tête?», prend peur, le bouscule sans le vouloir, se trouve poursuivi au milieu de la fumée des locomotives à vapeur par la foule qui veut l’arrêter, lui qui fuit comme il peut, le buste en arrière en traînant sa jambe lourde, et là se trouve acculé dans les chiottes par ceux qui veulent lui arracher son sac pour voir sa tête… Fin de l’extrait. Je suis secoué. Je sais au fond de moi que ça recommence. C’est la même chose. C’est celui qui a fait Eraserhead qui vient me chercher. Dès que le film sort, je suis là. Et il me fait un tel effet que je dois y retourner une deuxième fois pour me laisser aller et fondre en larmes quand l’homme éléphant rejoint le vent, les nuages, et tout ce qui ne s’arrête jamais. Le film est un succès énorme. Mais, et c’est sans doute la force du film, les spectateurs parlent du personnage et de son destin, bien plus que du réalisateur et de sa création. Et certains pensent qu’il s’agit d’un beau film «académique». Ils ne voient pas que Lynch, déjà, crée un monde.»

DUNE
«Je suis à Paris. J’ai commencé une école de cinéma en septembre 1984 et on doit être en janvier 1985. Cette fois, la presse spécialisée a donné des informations avant que le film ne sorte: l’adaptation du best-seller mythique de Franck Herbert (je n’ai pas voulu le lire pour découvrir le film l’œil vierge), le projet le plus cher de l’histoire du cinéma (à l’époque), le tournage éprouvant dans le désert mexicain, l’armée de figurants, la présence de la pop star Sting, le montage de quatre heures réduit à deux… Je suis à la première séance du mercredi. Je n’aime pas la musique de Toto. Je reste sceptique sur la prestation de Sting. Et je déteste le gros plan sur la goutte qui tombe régulièrement quand on évoque «l’épice»… Mais j’adore mille autres choses: la dignité naïve de Kyle MacLachlan, le crâne rasé de Sylvana Mangano et l’ahurissante épreuve de la main dans la boîte, la géniale idée des voix intérieures multiples, le baron et ses victimes exsangues, l’empereur, «le dormeur doit se réveiller», «mon nom est un mot qui tue»… Je tiens tête à ceux qui se moquent du film. Michel Chion, critique cinéma peu orthodoxe, musicien et acousticien, écrit: «Le film a le temps pour lui» et il a raison.»

BLUE VELVET
«Janvier 1987, premier jour d’exploitation, je suis dans la salle. Il ne me faut même pas quatre secondes pour sentir que ça m’embarque. Le pano du ciel bleu foncé vers les fleurs rouges et la barrière blanche, le pompier qui dit bonjour de la main depuis son camion… et la chanson «she wore bluuuuuuuue… velvet. Bluer than velvet was the night…», je suis dedans. Et quand après l’attaque cardiaque de l’homme qui arrose sa pelouse, le chien joue avec l’eau qui jaillit du tuyau et la caméra s’enfonce sous l’herbe pour assister à un combat d’insectes, j’ai l’impression que toutes les images se gravent en direct dans mes neurones. Et que je ne les oublierai jamais.»

SAILOR ET LULA
«Le film est en compétition au Festival de Cannes en 1990 et je suis venu. Philippe Garnier, le journaliste historique de Libé, qui sait que je suis dingue du maître me propose de l’accompagner à la conférence de presse du film qui se tient juste après la projection de neuf heures. Dans mon fauteuil moelleux de l’immense auditorium Lumière, je suis tellement tendu que je ne parviens pas à voir le film comme je voudrais. Le début me semble trop violent et certaines séquences presque trop comiques. J’ai peur qu’il se moque de ses personnages… Mais évidemment, la méchante mère se tartinant le visage de rouge à lèvre, ou le face à face hyper sexuel entre Laura Dern et Willem Dafoe me scotchent. Pendant la conférence de presse, les comédiens qui entourent Lynch disent à quel point le tournage était marrant, ils décrivent tous Lynch comme un type super drôle. Je suis presque un peu gêné de les entendre, on a l’impression qu’ils ont juste passé leur temps à se marrer, à faire une bonne blague… Jusqu’à ce que Diane Ladd, la mère de Laura Dern, finisse par dire d’un ton presque grave : «Oui, David Lynch est un homme charmant et irrésistible, oui le tournage était extrêmement chaleureux, mais vous savez, jouer dans ce film c’était quelque chose… je veux dire… être filmé par Monsieur Lynch, c’est un peu comme d’être peint par Michel-Ange! C’est un génie.» Les journalistes rient avec plaisir du lyrisme de la comparaison, mais je vois bien qu’elle ne plaisante pas. Quand quelques jours plus tard, le film obtient la Palme d’Or, des amis à qui j’avais cassé les oreilles pendant toutes ces années viennent me féliciter. C’est évidemment absurde mais je dois bien avouer que ça me fait plaisir.»

TWIN PEAKS (la série)
«Le premier épisode que je vois, c’est à Cannes cette même année 1990. La série a commencé à être diffusée aux États-Unis et les inconditionnels qui ne veulent pas rater un épisode se sont réunis dans une pièce du palais des festivals devant une télé qui retransmet en direct la chaîne ABC. Le câble n’existait pas, il fallait être très fortuné pour envisager de voir en direct une télé étrangère. Je suis donc là, au milieu de quelques fans américains. Je découvre le générique et la musique de Badalamenti, je suis autant que possible avec mon anglais médiocre un épisode qui n’est pas le premier.
Il faudra attendre une année entière avant de pouvoir retrouver Twin Peaks sur l’horrible chaîne La Cinq de Silvio Berlusconi.»

TWIN PEAKS, FIRE WALK WITH ME
«Faute de moyen, je n’ai pas pu descendre à Cannes cette année-là (1992), et j’ai attendu le jour de la sortie. Mais plus que cette première vision qui m’avait déjà sérieusement secoué, c’est la deuxième fois où je l’ai vu qui reste inscrite dans ma mémoire. Un ami qui était responsable de la programmation du théâtre national de Dieppe, qui était également le cinéma art et essai de la ville, a profité d’une de mes visites pour nous organiser une projection au milieu de la nuit, rien que pour nous deux. Il était lui dans la salle de projection, et moi confortablement installé dans la grande salle. Et revoir ce film seul sur un grand écran dans une salle totalement vide m’a terrorisé. Il y a quelque chose dans Fire walk with me de particulièrement détraqué, peut-être est-ce d’ailleurs dû aux difficultés crées par les comédiens dont Kyle MacLachlan qui n’a accepté de jouer que cinq jours dans le film. Mais son déséquilibre participe peut-être à le rendre encore rendre plus effrayant et plus beau.»

LOST HIGHWAY
«Janvier 1997. Je me débrouille pour voir le film en projection de presse, la première organisée en France, pleine à craquer. Dès la première seconde jusqu’à la dernière tout m’embarque. La façon de casser le film en deux me renvoie à ma sidération devant Vertigo. C’est idiot mais c’est la première fois que je réalise à quel point Lynch est le véritable héritier d’Hitchcock. Sa singularité et sa puissance créatrice sont telles qu’on dit déjà depuis quelques années « lynchéen » sans avoir jamais eu l’idée de qualifier ses films «d’hitchcokiens». En sortant de la projection le critique Jean Marc Lalanne, qui est aussi un ami, me demande si j’ai aimé… Je lui réponds avec un poil d’effronterie: «C’est en tout cas le meilleur film de ces dix dernières années.»

UNE HISTOIRE VRAIE
«À Cannes au printemps 1999, la rumeur parle d’un film dans la lignée d’Elephant Man. Le pitch est déjà un peu partout : un vieil homme part voir son frère avec qui il est fâché depuis des années en tondeuse à gazon. Pendant le film je suis perturbé par l’effet road-movie à dix à l’heure. Il faut presque une demi-heure pour se mettre en route, la succession des rencontres, leur rythme… j’ai l’impression d’avoir déjà tout compris et j’ai peur de ne pas être du tout rentré dans le film. Mais quand, approchant de la fin, le vieil homme sur sa tondeuse bifurque pour prendre le chemin qui mène à la cabane où vit son frère, je ne sais pas ce qui se passe… le camion qui le double, le son qui change, je sens en moi une émotion incontrôlable… Je commence à pleurer sans pouvoir m’arrêter. Un sac de larmes qu’on aurait délicatement renversé. Je pleure jusqu’à la fin du générique, je pleure encore en redescendant les marches. Je suis obligé de fuir des amis qui veulent me demander ce que j’ai pensé du film. Je n’arrive plus à m’arrêter. Je suis secoué de sanglots. Le film m’a pris de vitesse en allant plus lentement que moi. Il a touché quelque chose sur laquelle je n’arrive pas tout à fait à mettre des mots.»

MULHOLLAND DRIVE
«Festival de Cannes, Mai 2001. Que dire? Comme pour Eraserhead, Elephant Man, Blue Velvet, Twin Peaks et Lost Highway, je tombe dans un trou onirique dès les premières images du film.
On le sait, Mulholland Drive était le pilote d’une série qui a été rejetée par la chaîne de télé commanditaire. Je trouve incroyable et très troublant que Lynch ait réussi à être avec Twin Peaks en avance sur son époque en redonnant notamment du sens et de la ferveur à la notion complètement ringardisée de feuilleton, et que quelques années plus tard, il réussisse à entrer définitivement, et sous l’approbation générale, au panthéon des artistes majeurs avec un film qui a failli finir sur les étagères. Il a réussi avec l’aide de producteurs français à racheter les rushes, à retourner d’autres scènes, et le remonter pour en faire le film qu’on connaît. Je n’aime pas l’idée de classement mais en lisant quinze ans après la sortie que prés de deux cent critiques internationaux ont élu Mulholland Drive meilleur film du siècle, je ne peux m’empêcher d’être heureux.
Deux ans plus tard je présente mon premier film Qui a tué Bambi? à Cannes dans cet auditorium Lumière où j’ai découvert Mulholland Drive, Straight Story et Sailor et Lula. L’idée que pendant la projection officielle du soir, ou pour la conférence de presse, je sois assis au même endroit que lui me paraît une douce plaisanterie. Pendant une séance photo pour la presse, Richard Dumas, un photographe que j’estime beaucoup, me raconte la première fois où il a photographié David Lynch. « Il était assis dans un grand fauteuil Voltaire. Je n’avais pas beaucoup de temps. J’étais face à lui avec mon 6X6 et j’ai senti que j’étais trop impressionné. Ça ne m’était jamais arrivé à ce point. Mes mains tremblaient. J’ai décidé de poser mon appareil par terre et je lui ai dit: «Excusez-moi monsieur Lynch, mais je suis probablement votre plus grand fan.» Il a souri, s’est levé, et m’a salué en se pliant en deux à la japonaise. Je l’ai salué moi aussi. Il s’est assis à nouveau et j’ai pu reprendre mon appareil et faire son portrait.»

INLAND EMPIRE
«Hiver 2007. Une fois de plus je me débrouille pour aller en projection de presse et être parmi les premiers spectateurs à voir le film. Je ne veux rien savoir avant et le découvrir par mes propres yeux. Le film m’apparaît comme une version plus inquiète et peut-être plus amère de Mulholland Drive. Il y a quelque chose de douloureux. Une détresse qui ne me semble pas être seulement celle du personnage. Est-ce l’époque, la vieillesse?
Rabbit, dont on voit une partie dans INLAND EMPIRE, est un genre de chef-d’œuvre que Lynch avait diffusé sur son site. Le dispositif est simplissime: une scène de théâtre, des acteurs à tête de lapin jouent dans un décor d’appartement qui suinte l’ennui une pièce qui pourrait être de boulevard si elle était seulement compréhensible. Le climat est à la fois drôle et totalement inquiétant. Et le plus inquiétant qui est aussi le plus terriblement drôle… c’est le public, qu’on ne voit jamais et qui en off applaudit anormalement longtemps à l’entrée d’un acteur, ou est secoué de longs rires détraqués après une réplique. Pourquoi est-ce que ça me fait à ce point rire et flipper en même temps? Une fois encore Lynch le sorcier vient chatouiller des zones de mon cerveau seulement fréquentées jusque là par les rêves.»

«Cette année, le 21 mai 2017 devrait commencer la diffusion des dix huit nouveaux épisodes de Twin Peaks. Il semblerait qu’il les ait tous réalisés. Le 70ème Festival de Cannes se tiendra du 17 au 28 mai… Si Thierry Frémaux prévoit une petite projection marathon dans une salle cachée du Palais des Festival… merci de me réserver une place.» G.M.

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