« Le couteau dans l’eau », « Répulsion », « Cul de sac »: les premiers Polanski

Paranoïa, schizophrénie, illogisme, aliénation, absurdité, cruauté, exclusion, voyeurisme, fatalité, impuissance et peur du contact humain sont des thèmes qui reviennent dans les premiers longs métrages (souvent dérangeants) de Roman Polanski. Ils portent tous l’empreinte d’un homme taraudé par la question des origines et de l’identité, traumatisé à vie par une enfance passée dans le ghetto de Cracovie où il a assisté à la mort de sa mère. En attendant – on l’espère – une sortie imminente du terrassant Locataire, Le couteau dans l’eau, Répulsion et Cul de sac permettent d’autopsier le phénomène Polanski et célèbrent la curiosité d’un artiste ambigu qui trouve dans le septième art une part sombre (l’exorcisme des peurs et des traumatismes) et une autre lumineuse (le plaisir ludique et contagieux de se perdre dans des labyrinthes). Trois films essentiels sur les forces obscures, l’enfermement et le dérèglement psychologique. Trois beaux cauchemars construits sur des déséquilibres, des ruptures et des distorsions.

TRAUMATISME: EXORCISER DES DEMONS
Ceux qui ont taxé Le Pianiste d’académisme bon teint à sa sortie doivent découvrir les premiers films de Roman Polanski et fouiller dans son parcours personnel pour prendre la mesure de cette œuvre maladive et obsessionnelle sur la seconde guerre mondiale. Pour saisir l’aboutissement de ce théâtre de l’absurde et de la folie, régi par la peur, la claustration et la mise en scène des rapports de domination et d’humiliation, il faut revenir aux sources. Et précisément à ses trois premiers longs métrages désormais disponibles en zone 2: le premier tourné en Pologne (Le couteau dans l’eau) et les deux autres en Grande-Bretagne (Répulsion et Cul de sac). Peu étonnant si certaines de ses créations possèdent des correspondances avec sa vie d’artiste mais aussi d’homme. La forme du huis clos a été utilisée à de nombreuses reprises (Répulsion, La Jeune Fille et la mort) et le rapport à l’eau a l’importance que l’on veut bien lui donner selon les circonstances (Le Couteau dans l’eau, Lunes de fiel, Pirates). Certains exégètes n’ont pas hésité à trouver dans son adaptation de Macbeth une relation au meurtre de son épouse Sharon Tate par les disciples de Charles Manson et dans Tess, ceux de son procès avorté pour détournement de mineure. Mais chez Polanski, l’horreur est toujours désamorcée par un humour grotesque qui explose à tout bout de champ. Qu’il s’agisse du Couteau dans l’eau, Répulsion et Cul de sac, ces trois films témoignent à plusieurs reprises d’un réjouissant humour noir (le noir qui fait rire jaune) et une totale ironie (l’ironie qui invite parfois à la méprise ou au contresens). Incidemment, ils préfurent l’angoisse burlesque (capacité à jouer avec l’espace pour créer une distance) et les personnages étranges (capacité à sonder les tourments de l’âme humaine) qui peupleront ses histoires à dormir debout.

SCHIZOPHRENIE: SE PERDRE DANS DES PAYS ETRANGERS POUR TROUVER SON AUTRE
A l’époque, le charme tranchant et singulier du Couteau dans l’eau n’a pas séduit en Pologne. Une désapprobation qui pousse le têtu Polanski à aller voir ailleurs s’il n’y serait pas. Tout d’abord en France, pour tourner son dernier court-métrage (La rivière de diamants, marquant sa première collaboration avec le scénariste Gérard Brach) qui est inséré dans le film collectif Les plus belles escroqueries du monde, co-réalisé entre autres par Claude Chabrol. Mauvaise expérience pour celui qui croyait voir en la Nouvelle Vague un signe de révolution artistique (style qui l’a beaucoup influencé pour Le couteau dans l’eau). Il affirmera par la suite que les cinéastes de la Nouvelle Vague faisaient des choses pires encore que celles contre lesquelles ils luttaient. Et, ensuite, en Angleterre où, fort de sa nomination aux Oscars pour son Couteau dans l’eau, il a pu enchaîner avec deux longs métrages de facture personnelle: Répulsion et Cul-de-sac avec les sœurs Catherine Deneuve – qu’il a rencontré à travers David Bailey, le photographe des Rolling Stones – et Françoise Dorléac, deux françaises. Deux œuvres très ambiguës scénarisées par le complice Brach (un autre français). Ils sont tous paumés dans un pays qu’ils ne connaissent pas et c’est ce qui va paradoxalement faciliter la perte de soi tant recherchée. En même temps que cette impression d’isolement.

SILENCE: IMPOSER DES PERSONNAGES ENIGMATIQUES
Chez Roman Polanski première période, l’atmosphère délétère et la psychologie des personnages prennent le pas sur les rebondissements du scénario. D’où l’importance des non-dits, des silences. Dans Le couteau dans l’eau, où la communication passe au-delà des mots, les rapports de force entre des individus a priori noyés dans la masse invitent le spectateur à se méfier des apparences (sont-ils si normaux?). Plus on en avance, plus on a l’impression d’en apprendre sur eux. Mais c’est un trompe-l’œil. En réalité, ils évoluent dans un univers qui exacerbe leurs vraies émotions mais ne révèlent pas leurs zones d’ombre. Résultat: impossible de démasquer celui qui ment ou manipule l’autre. Voilà pourquoi on ne sait jamais vraiment par quel bout prendre cet exercice de mise en abyme (cinéma dans le cinéma). Voilà pourquoi les comédiens (Léon Niemczyk, Zygmunt Malanowicz et surtout, Jolanta Umecka, repérée dans une piscine de Varsovie par Polanski) arborent une mine passive comme plus tard les héros désenchantés de Monte Hellman. L’eau calme des vastes étendues d’eau des lacs de Mazurie (dans le nord de la Pologne – là où Polanski aimait à aller se baigner enfant) symbolise le refoulé, la frustration et la jalousie. Degré de lecture supplémentaire: Le couteau dans l’eau est un objet équivoque qui peut se voir comme une parabole sur la Pologne communiste de l’époque. On en retient surtout le premier essai d’un enfant terrible naguère esseulé dans une Europe déchirée par le nazisme, désormais adolescent et jeune adulte dans une Pologne plombée par le stalinisme. Avec le recul, il semble pasticher les codes cinématographiques en vigueur, et pas seulement ceux édictés par la Nouvelle Vague, en laissant le public désorienté se débrouiller avec l’intrigue. De même, dans Répulsion, Polanski inspecte ce qui se passe dans le mental pas sain d’une femme peu loquace parce que timide, peu sexuée parce qu’effrayée par le loup. Deneuve est décrite comme un sommet de froideur frigide. Cette fois, les hallucinations instillent la dimension horrifique et les silences donnent à penser que le mal peut surgir à n’importe quel moment. La démarche frôle le surréalisme et se revendique dans cette veine. Ne serait-ce qu’avec le générique d’ouverture où le nom de Polanski apparaît et disparaît de manière horizontale en coupant l’oeil de Deneuve. Selon le cinéaste, il s’agirait d’un hommage inconscient au Chien Andalou, de Luis Buñuel.

PARANOIA: AGRESSER UN COUPLE AVEC L’INTRUSION D’UN PERSONNAGE BIZARRE
Ecrit avec Jerry Skolimowski, Le couteau dans l’eau, marque un passage au long métrage après une série de courts très inquiétants mêlant sarcasme et horreur (Deux hommes et une armoire). Comme les deux autres films figurant dans le coffret, il en dit long sur l’état psychologique de Polanski, alors étudiant en cinéma à l’école polonaise de Lodz. On y voit un couple (Andrzej et son épouse) qui part en voiture pour passer une journée sur leur beau bateau. En route, ils prennent un auto-stoppeur et l’invitent à les accompagner. Quelque chose ne va pas dans le couple? Pourquoi le désir se contente-t-il de désirer? Pourquoi la femme reluque avec attention le bellâtre? Pourquoi l’homme cherche à l’humilier? Pourquoi le jeune révèle une intelligence insoupçonnée dès lors qu’on lui cherche des noises? Ce huis clos ouvert ressemble à un vaudeville noyé dans la noirceur qui sonde les flux de l’attraction charnelle et n’ose jamais dire son malaise. Il cherche juste à nous le faire ressentir. L’intrusion d’un corps étranger au sein d’un couple implique une rivalité entre deux hommes. La femme, elle, ressemble à une proie consentante qui passe de l’un à l’autre sans pouvoir choisir. Hantée par l’ombre tutélaire de Plein soleil, de René Clément, l’histoire se permet des audaces (filmer une partie de mikado pendant de longues minutes) qui passionnent ou laissent perplexe. Sans s’en rendre compte, Polanski a donné un coup de pied dans la fourmilière du cinéma Polonais. Dans Répulsion, le personnage féminin développe une névrose maladive dès les premières scènes où on la voit en compagnie d’un couple accordé avec l’existence (la sœur avec son conjoint). Un couple qui véhicule une image du bonheur que Polanski va prendre un malin plaisir à zigouiller en torturant les affects de son héroïne lost in translation, consciente de ne pas avoir réussi sa vie sentimentale. Le Hitchcockien Cul de sac se rapproche du Couteau dans l’eau pour les relations tendues entre un couple (Donald Pleasence et Françoise Dorléac) et un intrus (Lionel Stander). Pleasence est présenté comme faible, pas viril pour un sou, sensible. Il est dominé par le second, dépeint comme une bête monstrueuse sans âme. C’est aussi le plus vieux des deux hommes, comme dans Le couteau dans l’eau, qui cherche à humilier l’autre. Le travestissement de Donald Pleasance dans les premières scènes où il s’amuse avec Dorléac annonce Le locataire(Polanski qui se déguise en Simone Choule) et rappelle à quel point Polanski reste le cinéaste de la quête identitaire. Tous les deux brisés au même moment par une relation amoureuse qui s’est mal terminée, Polanski et Brach donnent une réponse aux interrogations soulevées par la fin du Couteau dans l’eau: le plus faible des deux hommes finit être le plus fort et la femme, contaminée par la violence des rapports, se comporte comme une lâche. La réalité des deux scénaristes rattrapent la fiction. Autant Le couteau dans l’eau peut se lire comme une autopsie de couple en crise; autant Cul de sac doit se voir comme une superbe histoire d’amour manquée qui s’achève sur le torrent de larmes de Donald Pleasence. Autant Le couteau dans l’eau laissait dans le trouble de ces eaux; autant Cul de sac nous submerge d’une émotion carrément tripale.

DOUBLE: DE REPULSION AU LOCATAIRE
Répulsion est une sorte de dream-like (ou plus précisément nightmare-like). Mais il ressemble à un brouillon du Locataire. Ne serait-ce que pour son personnage étranger et surtout la peur qui naît du regard des autres. Au moment où Polanski sort Le locataire dans les années 70, les critiques lui reprochent de raconter exactement la même trame que Répulsion (les plans avec les voisins à la fin sont quasi-similaires). Or, il faut savoir que le cinéaste n’a jamais été satisfait de Répulsion en pointant du doigt ses effets grand-guignolesques. En laissant une menace invisible prendre tout l’espace d’un appartement et en misant sur un style plus épuré, Polanski franchissait un nouveau seuil horrifique avec Le locataire et usait d’un casting encore plus hétéroclite (Isabelle Adjani, Melvyn Douglas, Bernard Fresson, Claude Dauphin, Rufus, Josiane Balasko, Michel Blanc, Claude Piéplu, Shelley Winters, Eva Ionesco) pour suggérer la confusion mentale. Jamais Polanski ne fera plus puissant, jamais un film ne réussira à rendre plus malade que celui-ci (David Lynch a pourtant bien essayé). A force de donner peu d’explications tangibles et de privilégier les sensations anxiogènes, Roman renvoie à l’illogisme cher à Kafka. Au même titre que Le locataire, tiré de Topor (mouvement Panique), Répulsion renvoie à La Métamorphose qu’il jouera d’ailleurs au théâtre en 1987. Spécialiste de la descente aux enfers psychotique, Polanski utilise le grand angle afin de scruter le basculement vers la folie et les pulsions autodestructrices. Comme dans Le Locataire, les murs et les parois sont conçus de façon à pouvoir s’allonger à volonté, augmentant ou réduisant l’espace mental. La simple description de l’appartement dans Répulsion, rempli de cadavres et d’animaux en décomposition, entre les murs qui se fissurent et les mains qui sortent des cloisons, suffit à générer une atmosphère extrêmement glauque. Le travail sur le son (téléphone, robinet, mouche qui vole) l’exacerbe. Dans les deux cas, on a une progression graduelle de la normalité à la bizarrerie. A noter que les deux films se déroulent dans des lieux différents. Répulsion montre l’avant-Swinging London en usant de tons grisâtres tandis que Le locataire se déroule en plein Paris des années 70. A chaque fois, ce réalisme trompeur est traversé par des personnages banaux mais responsables de visions hallucinées (les hommes qui sortent des murs dans Répulsion; Isabelle Adjani, Simone Choule et les voisins dans Le Locataire).

LUDISME: POSER DES QUESTIONS DE CINEMA
Avec Le Couteau dans l’eau, Polanski impressionne par sa mise en scène intimiste, son atmosphère oppressante et son talent pour faire tenir sur une heure trente (un rien étirée) un synopsis qui repose sur un couple, un intrus et un bateau. La tension finit par astreindre alors que l’on sent un refus de dramatiser. C’est l’atmosphère contre le script, le couple contre le jeune inconnu et parfois l’inverse. C’est surtout le spectateur qui imagine et ressent plus qu’il ne voit. Certains n’y verront que du feu, d’autres trouveront là un abîme sidérant. Contrairement au Couteau dans l’eauqui était un film en plein air, Répulsion est un film qui se déroule dans un appartement. Carole (Catherine Deneuve) travaille comme manucure dans un salon de beauté. Elle finit agressée chez elle par des individus louches. A moins que cela ne se passe dans son cerveau. La dualité entre ce qui est réel ou fantasmatique sera utilisée dans Rosemary’s baby où la fragile Mia Farrow entretient le doute sur son sort jusqu’au dernier plan (extraordinaire et marquant). Afin de transcender des défis voire des films de commande, Polanski amène sur le tapis des questionnements purement cinématographiques: comment faire évoluer un enjeu dramatique dans un lieu exigu? Question que l’on retrouvera jusqu’au Pianiste (où l’action se déroulait pendant longtemps à l’intérieur d’un appartement) en passant par Le Locataire (où le héros Polanskien restait cloîtré chez lui, sexuellement impuissant face à la bombe Adjani, possédé par une malédiction qu’il avait lui-même généré). S’engage à chaque fois une réflexion sur la communication: est-ce que le mal-être et la timidité que le héros Polanskien traîne avec lui peuvent déranger – ou être mal perçus par – les autres au point de les rendre mauvais? Mauvais parce que justement il manque la communication que ce soit au niveau de la langue (Le locataire, Répulsion) ou pas (Le couteau dans l’eau, Cul-de-sac). Notons que Polanski a réalisé peu de temps après ses trois premiers longs métrages un étonnant OVNI: Quoi?, sorte de version licencieuse et burlesque de Alice aux pays des merveilles, où les personnages ne parlaient quasiment pas et se contentaient d’agir de manière illogique. Il est hélas lui aussi inédit en zone 2 mais mérite le détour pour confirmer que Polanski aime les défis absurdes et les blagues potaches – on en retrouvera quelques unes dans Le locataire, film-somme malgré lui, à travers la bande du Splendid, la désinvolture flippante de Bernard Fresson, la perruque du héros qui se métamorphose en Simone Choule ou la simple présence d’Eva Ionesco au regard énigmatique et si peu innocent pour celui qui l’a vue dans La maladolescenza ou sait qu’elle a joué aux côtés d’Udo Kier dans Spermula. L’acteur qui a croisé tout le monde (Fassbinder, Warhol, Morrissey, Lars Von Trier, Pamela Anderson, Rob Zombie) était un grand ami de Polanski dans les années 70. C’est même lui qui l’a poussé à jouer dans Histoire d’O, de Just Jaeckin.

AVERTISSEMENT: IMPRESSIONNER AVEC LE GENERIQUE
Le début et la fin du Couteau dans l’eau, de Répulsion et de Cul-de-sac insistent sur les notions d’intérieur et d’extérieur et donc de points de vue sur les événements qui reviendront comme des leitmotivs. En réalité, la nature énigmatique de ces films trouve une explication dans des génériques qui permettent de comprendre la connotation onirique. On parlait tout à l’heure de films dream-like. Ce n’est pas un hasard si le générique de Cul de sac s’ouvre sur un plan de lune (signifiant que les personnages sont déconnectés du réel) et celui de Répulsion sur le regard de Deneuve tranché par les noms des membres de l’équipe (signifiant que l’on va aller derrière ce regard). Autre dénominateur commun: les dénouements qui amènent à revenir en arrière pour déceler si un détail n’a pas échappé à la compréhension. En fait, les oeuvres de Polanski restent ouvertes aux interprétations et ne comportent pas de fins réelles: que devient l’étudiant dans Le couteau dans l’eau? Pourquoi cette photo de Catherine Deneuve enfant dans Répulsion? Pour lui, au-delà de toutes les significations, c’est une invitation à faire vivre des personnages au-delà du cadre purement cinématographique et donc nous forcer à les faire vivre dans notre esprit pendant longtemps. Ce qui réclame une vraie implication émotionnelle. Si on accepte les vérités que nous assènent ces films sur notre rapport au monde et ce que nous ressentons sans l’avouer, alors pas de doute : le plaisir (de se perdre, de trembler, de rire, de s’émouvoir) devient partagé. Et si plus si affinités.

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