[MARIE POUPEE] Joel Seria, 1976

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Joel Seria offre au jeune André Dussolier un rôle de prince charmant qui transforme la jeune femme qu’il vient d’épouser en poupée de porcelaine. Un film buñuelien aux allures de conte de fées sur le fétichisme et l’amour fou.

Qu’il s’agisse des deux adolescentes révoltées contre le monde des adultes (Mais ne nous délivrez pas du mal); de deux nanas des seventies qui traînent leur ennui en fréquentant un loser qui les emmène faire les marchés (Charlie et ses deux nénettes); d’un VRP beauf jusqu’au bout des ongles et morose en dedans (Les galettes de Pont-Aven) ou d’un autre beauf convulsif qui s’enfonce dans les profondeurs de la connerie amoureuse (Comme la lune), Joël Séria a mis en scène dans les années 70 des films hilarants, tristes, subversifs et beaux qui reflétaient la France de ces années-là. C’est la fin des trente glorieuses et, donc, d’une époque. Avec son chef-d’œuvre (Mais ne nous délivrez pas du mal), le si discret Marie Poupée s’impose sans conteste comme son film le plus singulier et rappelle à quel point beaucoup sous-estiment – encore aujourd’hui – la mélancolie inhérente à son cinéma.

Il s’agit là d’une curiosité interdite aux moins de seize ans en son temps. Aujourd’hui, avec le politiquement correct ambiant et les moralistes de mauvais poil, il serait impensable – pour ne pas dire inconscient – de proposer un film pareil. Involontairement ou non, déjà à l’époque, l’expérience a coûté cher à son courageux cinéaste. On y voit un vendeur dans un magasin de poupées (André Dussollier, dans l’un de ses premiers rôles), englué dans la solitude nue et la poisse sentimentale, qui va faire la rencontre d’une jolie jeune femme (Jeanne Goupil qui avait 25 ans au moment du tournage), nouer avec icelle une relation intense et progressivement la considérer comme une poupée de porcelaine.

Vu le sujet, on pense bien sûr à Luis Buñuel ou encore à Marco Ferreri. Sauf qu’à l’époque, Séria, réduit dans une case, n’a pas la cote d’un Ferreri. Il a écrit ce film « délicat » et pourtant viscéralement romantique avant Les Galettes de Pont-Aven en attendant le moment propice pour le réaliser. Le classique de la comédie française devait être réalisé en 1974. Mais Jean-Pierre Marielle, acteur fétiche du réal qui avait déjà fait une prestation mémorable dans le précédent Charlie et ses deux nénettes, n’était pas disponible (il venait de commencer le tournage de Que la fête commence, de Bertrand Tavernier). Entre temps, Séria a utilisé ce temps perdu pour écrire Marie Poupée. À l’origine, c’est une déclaration d’amour fou à Jeanne Goupil, muse inspiratrice de Séria.

Séria et Goupil vivent ensemble depuis le tournage de Mais ne nous délivrez pas du mal. L’histoire d’amour dure toujours et trouve peut-être une autre expression sensible dans ce Marie Poupée. C’est la sensibilité lyrique du cinéaste qui parle. Avec l’argent récolté suite au succès des savoureuses Galettes (il en était le coproducteur), il s’autorise le tournage de Marie Poupée, mais personne n’associe le réal des Galettes à cette tentative hardie qui prend son temps pour disséquer un sujet aussi rare que jadis tabou: le fétichisme sexuel. Malgré ses faiblesses (fin aussi jolie que rapide) et ses tremblements (mais peut-être aussi grâce à eux), le film, soutenu par de super seconds rôles (Bernard Fresson et Andréa Ferreol) enroule dans son charme noir et ambigu. Le résultat fut un foudroyant échec au box-office. Pour le réparer, Joël reprend contact avec les distributeurs des Galettes de Pont-Aven et écrit rapidement un scénario en pensant à Marielle parce qu’il le stimule et sait comment il fonctionne. Ce sera Comme la lune.

Sur la VHS disponible chez René Château (seul moyen de découvrir l’objet précieux aujourd’hui), Marie Poupée a été rangé dans la catégorie « fétichisme ». Une nouvelle preuve qu’on associait Séria qu’au sexe et que l’on ne se donnait pas la peine de gratter le vernis des apparences. Il faut dire que la dimension érotique se révèle sans équivoque; Séria poussant le bouchon suffisamment loin. Le réalisateur en rit aujourd’hui: « À l’époque, on avait la liberté de parler de tout, sans tabou. Aujourd’hui, ce genre d’allusion ne passerait plus. Je préfère d’ailleurs de loin la censure de l’époque parce qu’elle disait vraiment son nom. »

2h 00min / Drame
De Joël Seria
Scn Joël Seria
Avec Jeanne Goupil, André Dussollier, Andréa Ferréol

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