[AMATEUR] Hal Hartley, 1994

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Hal Hartley pose une drôle de question de cinéma dans Amateur: comment revisiter un genre au gré d’une histoire abracadabrante? Réponse: en ne faisant rien comme les autres, avec notamment une Isabelle Huppert en nonne nymphomane maniant la perceuse de façon chaos.

Comment ça, vous n’avez jamais fréquenté le monde de Hal Hartley? Mais siiiii, ce cinéaste superstar du cinéma indie new-yorkais des années 90… Toujours pas? Certes, aujourd’hui, ses films sortent directos en DVD, mais à l’époque, le monde du cinéma ne jurait que par ses excentricités. Son déclin, il le doit peut-être à cet ahurissant Amateur. En son temps, le film a été démoli par une critique pas très fair; celle-là même qui l’avait, pourtant, porté au pinacle avec ses précédents longs reposant eux-aussi sur des gimmicks et des références cinéphiliques: The Unbelievable Truth en 1989, Trust Me en 1991, Simple Men en 1992 et Flirt récent en 1993. Amateur fut le premier hic, le faux-pas. De ceux qu’on adore, évidemment.

Première scène de cet Amateur très Détective très Godardien jusque dans son titre: une femme reconnaît un homme qui vient de se défenestrer. Non loin, une ancienne religieuse taraudée par des questionnements métaphysiques de premier ordre (elle pense être l’élue de Dieu et de fait être animée par une mission hautement spirituelle) traîne son ennui dans des bars où elle écrit des nouvelles pornographiques, tend la main à son prochain (l’homme amnésique en question) et cultive le paradoxe (elle se définit comme vierge et nymphomane). Sans que l’on sache réellement pourquoi, des tueurs sont à leur trousse et viennent booster leur quotidien jusque-là morne. Ni plus ni moins l’histoire d’amateurs qui tentent de vivre intensément: une wanna-be escroc, une wanna-be pornstar, un wanna-be a man.

Le film noir avec ses codes sont dépoussiérés par un Hal qui ne connait rien aux enquêtes policières avec un air « sérieux, j’ai une gueule à regarder Julie Lescaut? ». Hal s’en fout. Mixe les femmes fatales doubles (l’une rousse, l’autre brune), les tueurs mystérieux, la superposition de deux mondes amenés à se rencontrer, la quête identitaire où un personnage qui a tout oublié de son passé cherche à le retrouver avec l’aide d’une âme complice et secrètement amoureuse. Et le spectateur de reconstruire le puzzle de cette intrigue policière autour d’un trafic de disquettes (ce dont tout le monde se tamponne, avouons-le) tout seul, comme un grand. C’est sûr, c’est pas fastoche. C’est re-sûr, c’est pas essentiel (c’est même très vain). Mais on s’y amuse comme un fou. L’intrigue qui, dans d’autres mains, aurait réclamé du rythme, plaide pour l’apathie et privilégie les personnages qui aiment prendre la pose clope à la main parlent avant d’agir. D’une totale liberté (à chaud) et d’un total humour (à froid), le film exploite l’imagerie d’un New York branchouille. S’autorise toutes les audaces visuelles, sonores ou narratives (alternance de plans-séquences et de champ/contre champ, arrêt brusque de la musique, un homme échevelé qui débarque tel un dévot de Satan dans un snack pour se goinfrer de pâtisserie, boire la bière comme un porc avant de fracasser un téléphone publique). N’exclut pas l’ironie (la bigote qui comprend l’objet de sa mission en apercevant le visage familier d’une star de la pornographie). Choppe quelques scènes sublimes dans un tumulte cafardeux (la scène d’amour avec découverte de la jouissance d’une caresse où enfin miss religieuse toute vêtue de cuir dans une pièce bleue s’initie au désir cru). Et se moque de tout le monde.

Ajoutons qu’on est en bonne compagnie, ce qui ne gâche rien. Outre quelques visages connus (Martin Donovan et Elina Löwensöhn), on louera une nouvelle fois l’éclectisme de la Huppert, impériale nonne nymphomaniaque avec sa fucking perceuse. Par ses incursions passées dans le cinéma US (La porte du paradis, de Michael Cimino; Faux Témoin de Curtis Hanson) en attendant celles du futur, la comédienne avouait déjà une prédilection pleine d’humour pour les personnages zazaesques de ce qu’il conviendra d’appeler la zazaxploitation. Enfin, tel le bouclage d’une boucle, la scène finale, d’une grande intensité, ramène le spectateur au début pour qu’il constate tout le trajet parcouru et les évolutions respectives des caractères, mais également de ses préjugés. D’un bout à l’autre, sans crier gare, sans pyrotechnie, Amateur, faux thriller et vrai trip, nous aurait bien fait voyager dans ses nombreuses fausses pistes. On y retourne fréquemment, volontiers…

19 octobre 1994 en salle / 1h 45min / Policier, Comédie, Drame
De Hal Hartley
Scn Hal Hartley
Avec Isabelle Huppert, Martin Donovan, Elina Löwensohn

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