Le britannique Jack Clayton, compagnon de chambrée du chaos (Les Innocents, Chaque soir à neuf heures), regagne les salles cette semaine avec Les Chemins de la haute ville, borne séminale de ce bon vieux cinéma anglais. On dit merci aux Films du Camélia.
Joe Lampton arrive dans une petite ville industrielle du Yorkshire avec l’ambition de gravir rapidement l’échelle sociale. Il décide ainsi d’entreprendre la conquête de Susan, la fille unique de l’homme le plus fortuné de la ville. C’est alors que Joe fait la connaissance d’Alice, une femme mariée qui devient sa maîtresse et avec qui il entretient une relation passionnée…
L’Angleterre a elle aussi eu sa Nouvelle Vague – l’équation tourne là-bas autour du free cinéma + du mouvement des “angry young men” – mais on oublie trop souvent d’égrener un nom quand on évoque les Tony Richardson, Karel Reisz, John Schlesinger ou Lindsay Anderson. Peut-être est-ce à raison, et peut-être est-ce parce que le turbulent Jack Clayton ne se laisse pas enclaver par les étiquettes. On connaît mal ici sa carrière erratique, triplement frappée du sceau de l’exigence, de la malchance, et disons-le, du manque de flair: l’homme refusera de diriger On achève bien les chevaux et Alien, et verra Le Locataire lui échapper de peu… Quel palmarès chaos ce fidèle lieutenant d’Alexander Korda aurait pu décocher!
Mais rendons à Clayton ce qui appartient à Clayton. Les Chemins de la haute ville (Room at the top), son premier long, mettra le cinéma anglais sur les rails de la modernité (1959): nous sommes quelques mois avant le film jumeau Saturday Night and Sunday Morning (1961), autre récit adultérin filmé à la première personne, et autre récit sans fard ni concession angélique pour les classes laborieuses et les déclassés.
Le film consacre la trajectoire d’un ambitieux de modeste extraction, joué par un Laurence Harvey dont le visage émacié rappelle le jeune Clint Eastwood, prêt à bien des compromissions pour gravir des échelons. L’intrigue panote entre deux alliances contre-nature: une union sage avec une jeune héritière, une liaison moins officieuse mais plus ardente avec une femme d’un âge qu’on peut qualifier de mûr (campée par Notre Simone Signoret nationale, dans l’une de ses partitions les plus troublantes).
Le film aura l’heureuse idée de piocher quelques plans claustrophobes dans le bréviaire du cinéma d’horreur, notamment cette scène de répétition théâtrale où des gens “pas du même monde” moquent allègrement notre Rastignac du West Yorkshire. Il faut dire que la photo est signée par un certain Freddie Francis, quelques années avant qu’il n’écrive les glorieuses heures de la Hammer et de la Amicus… Jusque dans son dénouement ambigu en tenue d’apparat, le film noue d’ailleurs un curieux dialogue avec Le Lauréat (1967), qui a lui aussi fait sauter les digues morales de son époque, et qui lui aussi étouffe son trio amoureux par un corset upper-upper-class bien trop serré.
Le film est ainsi connu comme le premier “X Certificate” à rencontrer un vaste succès critique et commercial en Angleterre. Consacré par la presse et par les récompenses (combo Prix d’interprétation à Cannes + Oscar de la meilleure actrice pour cocorico Simone Signoret, des décennies avant la Cotillard), il sera conspué par les ligues de vertu américaines au motif paradoxal qu’il était à la fois trop suggestif et trop vulgaire… Et c’est peut-être là qu’il brille le plus : en faisant resurgir quelques bribes de pudibonderie dans un horizon qu’on croyait dégagé de toute sentimentalité, le personnage le plus fleur bleue n’est jamais celui qu’on croit. Notre recommandation “patrimoine” de la semaine!