Trente ans de carrière. Onze longs métrages. Pas grand-chose à redire sur la carrière de Michael Mann si ce n’est un parcours sans-faute. Après Miami Vice – le film, le cinéaste revient avec Public Enemies, l’adaptation d’un roman de Brian Burrough qui retrace l’itinéraire mouvementé de John Dillinger (Johnny Depp), l’un des plus illustres braqueurs de banque des années 30 et raconte la tentative du gouvernement et de l’agent du FBI Melvin Purvis (Christian Bale) d’arrêter Dillinger et son gang. Moins immédiatement séduisant que ses précédents standards, mais passionnant…
Ceux qui vouent un culte à Michael Mann savent qu’une de ses grandes passions consiste à dépoussiérer des genres et des conventions au cinéma. Dans son précédent Miami Vice – le film, il proposait un lifting hallucinant de la série des années 80 en forme d’uppercut bouillonnant. Dans Public Enemies, il malmène le film d’époque et utilise le numérique pour reconstituer les années 30 avec une précision documentaire et un style presque aride. Ce mélange de vieux et de neuf ne va pas plaire à tout le monde, mais il a comme fonction principale de créer un climat d’immédiateté. Le vrai risque, c’est la désincarnation froide du style qui peut dérouter. Heureusement, le contexte historique est passionnant, voire contemporain (la crise des années 30 rejoint celle d’aujourd’hui). Sans surprise, l’intrigue permet de rassembler les obsessions de Mann : la frontière ténue entre le bien et le mal, le rapport de fascination entre deux proies, les plongées nocturnes, le personnage féminin qui nourrit une histoire d’amour tragique au lyrisme flamboyant, les fusillades éclatantes. Les rebondissements s’enchaînent avec une précision à la fois mécanique et diabolique, mais Mann n’échappe pas à la répétition et s’égare dangereusement dans le second tiers.
Pourtant, comme toujours chez lui, on ne compte plus les moments virtuoses. Bien entendu, la virtuosité serait vaine si elle n’était qu’au service d’elle-même. Mais, ici, elle sert une histoire qui racontée différemment ressemblerait à de l’académisme. Le contenu paraît plus expérimental avec une vraie recherche dans l’expression visuelle. Après Ali, Collatéral et Miami Vice – le film, Mann prouve la maîtrise de la caméra numérique HD qui se révèle idéale pour filmer cet étrange sentiment que quelque chose de terriblement chaud se profile dans la nuit sombre, capter l’action ou l’émotion la plus brute. De bout en bout, Mann se focalise sur Dillinger (Johnny Depp) quitte à rendre les personnages secondaires moins substantiels. A travers lui, il passe en revue de nouvelles armes automatiques servant à l’époque pour les hold-up et rappelle la fascination du public pour les hors-la-loi: leur capacité à narguer le pouvoir, à esquiver les pièges, à réussir les exploits les plus invraisemblables. A l’arrivée, ils écopent du bon rôle.
Dillinger, connu pour restituer l’argent aux clients lors des braquages de banque, est distingué par son esprit chevaleresque. D’ailleurs, il reprend une réplique prononcée par De Niro dans Heat. La police, alors inexpérimentée, utilise la radio et la télé pour surveiller les gangsters en diffusant des avis de recherche jusque dans les cinémas. Il semblait astucieux de donner le rôle de Dillinger à Johnny Depp et celui du flic vertueux à Christian Bale. Le spectateur se retrouve dans la même position que la population américaine de l’époque face à la virtuosité de Dillinger et il a tendance à préférer le premier au second. C’est à cause de gangsters comme lui qu’il a fallu créer la première police fédérale dans les années 30 (le FBI) et c’est grâce à eux si on a eu droit aux plus beaux films américains. On peut aussi voir en Public Enemies une réflexion sur les Etats-Unis, loin des us et coutumes Hollywoodiennes, centrée sur la vague de violence qui a touché un pays en période de crise. Il faut revenir vers le passé pour comprendre comment fonctionne la société d’aujourd’hui.

