[LE GRAND EMBOUTEILLAGE] Luigi Comencini, 1979

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Dans cette farce overdosée par la noirceur, Luigi Comencini scrute les réactions de plusieurs automobilistes coincés dans un monstrueux embouteillage pour défoncer notre société de consommation. Du vrai chaos sur l’asphalte.

Voilà un synopsis absurde qu’il est bon comme du Dino Buzzati: sur une autoroute italienne, des centaines de voitures se retrouvent bloquées dans un immense embouteillage bloquant la circulation aux environs de Rome. La journée se termine puis la nuit tombe alors qu’aucune amélioration ne semble envisageable. La situation extrême et la promiscuité vont révéler ou engendrer une multitude de comportements parmi les passagers qui se retrouvent piégés. Des centaines d’automobiles arrêtées, pare-chocs contre pare-chocs, littéralement pétrifiées sur leur morceau d’asphalte. Des collisions de personnages d’origines et de milieux sociaux opposés qui puisent leur origine dans la nouvelle L’Autoroute du Sud de l’écrivain argentin Julio Cortazar, qui aurait inspiré plus de dix ans plus tôt à Jean-Luc Godard son Week-end (1967).

Vaste coproduction italo-franco-hispano-allemande tournée dans les mythiques studios romains de Cincecittà, Le Grand Embouteillage fait office de vraie curiosité, ne serait-ce que par son hallucinant casting réunissant la crème des comédiens européens de la fin des années 1970, tous réunis pour une radioscopie féroce de la société italienne. Pêle-mêle, se trouvent un richissime homme d’affaires (Alberto Sordi), un couple (Annie Girardot et Fernando Rey) que consume une haine secrète, un comédien (Marcello Mastroianni), une guitariste féministe (Angela Molina), une momolle (Miou-Miou), son amant beau parleur (Ugo Tognazzi) et son mari (Gérard Depardieu), un taré tellement excité de faire l’amour à sa copine qu’il en vient à forniquer avec la voiture de devant (Patrick Dewaere)… ou encore un prêtre et une femme dont l’enfant, comme on le sait essentiel chez Comencini (L’incompris), est depuis sa naissance plongé dans le coma, persuadée qu’il parlera un jour…

Ne pas croire pour autant, après une si belle énumération de talents, qu’il s’agit d’un énième film-à-sketches dans la veine des inoubliables Monstres de Dino Risi. Jusque dans son enchevêtrement de séquences inégales, il s’agit plus d’une peinture du chaos. Celui de notre société de consommation nous rendant cons et impatients. Celui d’une humanité abrutie par le capitalisme, qui se révèle capable d’enthousiasme collectif que pour fêter une victoire sportive – ici, un match de football, qui voit la victoire de l’Italie sur la Yougoslavie (sans doute la finale de l’Euro 1968). Elle est de courte durée, la joie d’être ensemble. Aussi, et c’est en cela que Le grand embouteillage nous intéresse, ce qui commence comme une satire polyphonique censée dérider nos zygomatiques se teinte de bizarrerie, dispense des visions poétiques, bifurque dans la noirceur à mesure qu’il dissèque les comportements des uns et des autres, jusqu’à l’extrême et le malaise (le viol de la féministe par trois jeunes néo-fascistes devant les yeux de quatre mafiosi voyeurs, complices). Personne n’est épargné: tout le monde, du prolétaire au petit-bourgeois en passant par les industriels et les artistes, en prend pour son grade. Différentes tranches de vie faisant le sel d’une farce au vitriol dopée au mauvais esprit qui donne, avec son rythme étrange et ses variétés de tonalité (comédie, drame, bizarre…), à réfléchir et à penser différemment. Soit, en d’autres termes, avoir de l’ambition pour ses spectateurs, invités à passer par des états, des émotions, des réflexions tous azimuts, considérés par bonheur comme des gens intelligents.

1h 53min / Comédie
De Luigi Comencini
Par Peter Berling, Luigi Comencini
Avec Annie Girardot, Alberto Sordi, Marcello Mastroianni
Titre original L’Ingorgo – una storia impossibile

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