« Borgman », de Alex Van Warmerdam, présenté en compétition au 66e Festival de Cannes, marque le grand retour d’un réalisateur batave, maniant l’humour comme le malaise avec maestria.
Dans les années 90, Alex Van Warmerdam a offert quelques merveilles d’invention, de burlesque et d’angoisse : « Les Habitants » (1992), la plus connue ; « La Robe » (1996) ou encore « P’tit Tony » (1998). Puis, à part l’assez raté « Waiter ! » (2006), cet auteur n’a plus signé grand-chose, ayant du mal à rebondir.
Il faut dire qu’aujourd’hui ses films, singuliers et tranchants, sont invendables, politiquement incorrects. Pour financer cette farce bizarroïde à la lisière du fantastique dans lequel il renoue en creux avec ses obsessions (théâtre de l’absurde dans « La Robe »), description de communautés perverses dans « Les Habitants »), Van Warmerdam a dû faire appel à des particuliers et vendre quelques-unes de ses toiles.
Cela valait la peine de prendre des risques: « Borgman » s’est retrouvé en compétition au Festival de Cannes. Il est reparti bredouille (trop extrême pour soulever l’unanimité) mais la beauté vient d’abord du geste. Que cet héritier de Jacques Tati et de Luis Buñuel, fou d’absurde et de surréalisme, continue de faire du cinéma envers et contre tous constitue déjà en soi un motif de réjouissance.
Borgman, nom du personnage principal, est une véritable énigme. Il surgit dans les rues tranquilles d’une banlieue cossue. Qui est-il vraiment ? Un rêve, un démon, une allégorie, ou l’incarnation bien réelle de nos peurs ? Une famille en apparence comme les autres, en réalité totalement névrosée va le découvrir, un peu à ses dépens. On ne sait pas trop si ce vagabond vivant sous terre, pourchassé dans les premières scènes par un curé avec un fusil, veut du bien ou du mal. Mais des références à la « Divine Comédie » de Dante (les cerbères en enfer) semblent nous dire que l’enfer est un pavé de bonnes intentions.
Théorème des meurtres comiques
D’emblée, deux films viennent en tête à la lecture d’un pareil synopsis : « Funny Games », de Michael Haneke (séquestration d’une famille bourgeoise par deux tueurs obséquieux en gants blancs) et « Théorème » de Pier Paolo Pasolini (Dieu sous les traits de Terrence Stamp pénètre dans une famille bourgeoise, révèle son pourrissement). Mais le traitement ne ressemble pas à Haneke ou à Pasolini – ou alors, du Pasolini à l’envers. Il ne ressemble qu’à son auteur, son style rigide et drolatique, qu’à ses personnages prisonniers des cadres. Ce serait du cinéma sous cloche, n’était le ludisme contagieux de cette fable farcesque.
Tel un vilain garnement, Alex Van Warmerdam court-circuite les sacro-saintes valeurs (la famille rongée par l’ennui et des pulsions inavouables, la réussite par le travail…), instille un humour macabre (les têtes de cadavre enfoncées dans du ciment) comme l’angoisse de l’illogisme Polanskien (impression de doux cauchemar collectif, semblant adopter le rythme antidramatique du « Funny Games » d’Haneke), charrie le doute comme l’ambiguïté. Et alors que l’on pense tout savoir, on se fait constamment avoir par les méandres de l’intrigue ; c’est l’un des plaisirs du film que de déjouer nos attentes.
Après, libre à chacun d’interpréter comme il l’entend les agissements de ce Borgman : on peut voir un ange exterminateur, un Joueur de flûte de Hamelin dirigeant une secte post-Manson, un diable ayant pris l’apparence bonhomme et inoffensive d’un « Boudu sauvé des eaux ». En optant pour une fin ouverte, Alex Van Warderman travaille le mystère, l’imagination et provoque une fascination vivace, pendant et après la projection. Osez, tentez cette expérience : son trouble, devenu denrée rare, est délicieux.
« Borgman », en salles le 20 novembre 2013

