« White Bird » : Shailene Woodley transformée chez Gregg Araki

« White Bird » de Gregg Araki, mélange très séduisant de teen movie et de thriller, révèle l’idole des jeunes Shailene Woodley dans un registre inédit et permet à la française Eva Green de décrocher son meilleur rôle. Mercredi prochain au cinéma.

Nous sommes dans les années 80, dans une Amérique javellisée, à une époque où les adolescents ne connaissent pas encore les selfies ni Instagram et ne racontent pas leurs life sur Facebook. Mais c’était cool quand même, parce qu’il y avait beaucoup de mystère. Parce qu’il y avait des looks pas possibles. Parce qu’il y avait des pin’s, des tee-shirts The Cure, des autocollants Joy Division, des baladeurs, des cassettes audio, du Cocteau Twins dans nos têtes. Parce qu’on dansait sur Depeche Mode dans des boîtes fluo. Parce que la vie était no future, parce qu’on aimait bien ça et personne ne pouvait se moquer de nous.

On avait laissé le réalisateur Gregg Araki avec son enthousiasmant Kaboom qui marquait un retour hypersexué à sa teen trilogy (Totally f***ed up, Doom Generation et Nowhere) avec ses stigmates : la peur de mourir avant 20 ans, le complot paranoïaque, la fin du monde, la présence d’extra-terrestres, la confusion des genres… Pour White Bird, Araki, obstiné comme Larry Clark dans son refus de grandir et d’appartenir au monde adulte, a choisi une actrice sexy pour un personnage sexy : Kat (Shailene Woodley), bombe de 17 ans qui ne comprend pas pourquoi sa mère (la française Eva Green, dans son meilleur rôle à ce jour), desperate housewife tirée à quatre épingles, dévastée par l’ennui, a disparu un après-midi glacé de janvier.

Sa mère, Kat y repense tout le temps, elle repense à elle dans ses rêves de blancheur et de putréfaction. Son papa, abattu par la tristesse, semble accepter cette absence et se résigner, parce qu’il faut bien vivre. Elle, non. Elle se sent coupable. Par-dessus tout, elle ne comprend pas très bien ce que lui veut son corps ou plutôt ce qui se passe à l’intérieur. Quelque chose bouillonne. Et si c’était le désir ?

Teen movie à la sauce David Lynch

A l’origine de ce White Bird, il y a un roman chaud et froid de Laura Kasischke, écrivaine géniale spécialisée dans les portraits de femmes fanées, éprises de rêves mais en proie à l’aliénation domestique et conjugale. Il y a toujours eu chez elle et en elle une angoisse étrange et sourde. On lui doit notamment le roman A Suspicious River, impeccablement adapté au cinéma par Lynne Stopkewich, avec la trop rare Molly Parker dans le rôle d’une réceptionniste d’hôtel intriguée par la calme rivière et les bois étranges, qui allait tromper l’ennui d’une vie tranquille en se soumettant masochistement aux exigences d’hommes rustres. Moins pour l’argent que pour exorciser un trauma lié à sa mère, cette chose bizarre qui la collait et la rongeait et la faisait rester à l’état de poupée exsangue rangée dans sa boîte. Ici, la femme déminéralisée qui s’ennuie s’appelle Eva Green, sorte de vieille poupée au visage fissurée dans une banlieue résidentielle, pavillonnaire, un décor middle-class réceptacle de l’ère Reagan.

Ce que Gregg Araki va montrer, c’est l’envers du décor : les non-dits, les désirs inassouvis, les regards tristes, les crispations secrètes… Ainsi, comme les flashbacks correspondent à des souvenirs et à des impressions subjectives, on ne sait jamais réellement ce que cachent les personnages, ni qui ils sont réellement. C’est la force du film que de jouer sur l’ambiguïté, en permanence. Ce qui est bien aussi, c’est qu’il y a d’un côté le suspens de l’enquête (qu’est-donc devenue cette mère ? Pourquoi a-t-elle disparu ? Un meurtre ou quelque chose qui dépasse tout le monde?) et de l’autre le portrait de l’adolescence 80 avec les best friend forever (parmi eux, l’impressionnante Gabourey Sidibe, révélée dans Precious), la bande cool et fun comme Araki aime à les filmer où Kat trouve un peu de réconfort et oublie un temps l’angoisse inhérente à la disparition : rien de pire que de ne pas savoir. C’est d’autant plus vrai que le spectateur aussi ne sait rien avant Kat et découvre tout en même temps qu’elle.

C’est la seconde fois que Gregg Araki adapte un roman après Mysterious Skin, inspiré du livre homonyme de Scott Heim ; cela lui avait d’ailleurs vraiment réussi. Grâce à Laura Kasischke, Gregg Araki a réalisé son Twin Peaks. White Bird laisse entendre que le cinéaste, sans le vernis pop, arpente depuis le début le même territoire que David Lynch. Pour Araki, la référence et la filiation sont claires, assumées, jusque dans la présence de Sheryl Lee, la Laura Palmer de Twin Peaks, dans un rôle secondaire de femme au foyer désespérée. Au cas où, vraiment, on n’aurait rien compris. Sinon, avant la révélation-finale-twist-éclair un peu brutale, qui ressemble à la fin de l’été et d’une certaine innocence (soudain, c’est fini), deux mots sur le plaisir que prend Araki à filmer les acteurs, en particulier Shailene Woodley qu’il érotise à chaque plan et qu’il met sexuellement en valeur comme jadis Rose McGowan dans Doom Generation et Juno Temple dans Kaboom.

« White Bird » sortie le 15 octobre 2014

Les articles les plus lus

[SAN JUNIPERO] BLACK MIRROR CHEF-D’ŒUVRE CHAOS

Surprise: la troisième saison de Black Mirror nous offre avec son...

« The Bride » de Maggie Gyllenhaal : un film qui court contre le monstre

Le second film de Maggie Gyllenhaal s’ouvre sur une...

[DOMINATRIX WITHOUT MERCY] Shaun Costello, 1976

Le roughies, ou la porte noire du porno. Bienvenue...
spot_img

À lire absolument

spot_imgspot_img
ga('send', 'pageview');