[INTERVIEW JOËL SÉRIA] Entretien avec le réalisateur de « Mais ne nous délivrez pas du mal » qui ressort en Blu-ray

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Qu’il s’agisse des deux adolescentes révoltées contre un système qui les dépasse, clamant du Baudelaire devant une foule d’adultes hypocrites pour cracher leur haine du monde (Mais ne nous délivrez pas du mal); de deux autres qui traînent leur ennui en fréquentant un loser qui les emmène faire les marchés (Charlie et ses deux nénettes); d’un beauf jusqu’au bout des ongles et mélancolique en dedans (Les galettes de Pont-Aven) ou d’un autre qui s’enfonce dans les tréfonds de la connerie amoureuse (Comme la lune), Joël Séria a mis en scène des films qui fleuraient la France des années 70. La ressortie en Blu-ray de Mais ne nous délivrez pas du mal (aux Editions Montparnasse) est l’occasion rêvée de revenir sur tout ce cinéma, disparu.

Comment est né Mais ne nous délivrez pas du mal, votre premier long métrage?
Joël Séria: J’ai reçu une éducation religieuse et j’ai été dix ans en pensionnat chez les curés. J’ai raconté dans Mais ne nous délivrez pas du mal ce que je ressentais lorsque j’y étais. J’avais un conflit très important avec ma famille, surtout avec mon père. J’ai fait dix collèges tellement j’étais insupportable. Mon père revenant de la guerre, il voulait être seul avec ma mère, donc, il nous a mis, mon frère et moi, en pension pour être tranquille. Je ne connaissais pas mon père. Il a fait une bêtise, il ne s’en est pas rendu compte. Je me souviens m’être demandé s’il était vraiment mon père. Il y a eu de violentes disputes, il a préféré me foutre chez les curés, du coup, j’ai ressenti une sorte d’emprisonnement. J’avais un tel conflit que la nuit, je me relevais et je planquais les couteaux chez moi. J’avais peur de me relever la nuit et je pensais qu’en les planquant, je n’allais pas me souvenir de l’endroit où je les avais planqués. Ce qui est complètement débile (il rit). Je suis parti de chez mes parents à 17 ans, j’ai débarqué à Paris et j’ai été comédien pendant un moment. J’ai eu un accident très grave qui m’a contraint à faire autre chose et j’ai alors décidé de devenir réalisateur. Comme j’adorais écrire, je me suis remis au travail. J’ai réalisé deux courts-métrages et j’ai commencé le tournage de Mais ne nous délivrez pas du mal. Lors de l’écriture, j’ai repensé à ma jeunesse et je me souvenais d’une photo que j’avais gardée très longtemps dans mon portefeuille. Lorsque j’étais au collège, j’avais aperçu la photo d’une fille qui, avec sa copine, avait tué ses parents à coup de pierres en Nouvelle-Zélande. Dans mes souvenirs, elle était très jolie. Et je me demandais comment il était possible qu’il y ait autant de violence dans un visage aussi innocent. J’étais tellement marqué par l’histoire de cette fille et cette éducation religieuse que je les ai utilisées pour réaliser mon premier long-métrage. J’avais d’abord pensé à raconter l’histoire avec deux gars. Bizarrement, je me suis dit qu’en racontant l’histoire avec deux filles, je pourrais mettre une distance. Il y avait la dimension sexuelle qui me fascinait par ailleurs et l’atmosphère a été nourrie par cette sensation d’emprisonnement, cette révolte contre l’éducation religieuse et celle des parents, ce sens du péché à la con qu’on nous avait donné. Mais ne nous délivrez pas du mal est un film fort dans lequel je me suis libéré. Je l’ai fait dans des conditions très difficiles, j’ai eu mal à la tête tous les jours en tournant ce film. Il y avait une pression artérielle tellement intense que ça me filait des maux de tête. Mais j’ai été au bout du projet quitte à en crever. Si je ne devais faire qu’un seul film dans ma vie, ce serait celui-là. Il y a cette énergie personnelle qui se ressent. Quand on donne tellement de soi-même, il en reste quelque chose. L’élément pervers du film, c’est qu’elles font des saloperies dans l’allégresse, en dédramatisant totalement. Elles ne se rendent pas compte en définitive de ce qu’elles font. Elles le font par réaction à ce qu’on leur demande de faire: au lieu de faire le bien, elles font le mal, c’est aussi simple que ça.

D’où vous est venue l’idée de la scène finale?
Je ne l’avais pas eu dès le début de l’écriture. C’est en écrivant le film petit à petit qu’on le nourrit. Actuellement, j’écris une comédie et c’est le même principe. C’est toujours en écrivant qu’au fur et à mesure l’inspiration apporte de nouvelles séquences. Quand on vous demande d’écrire un script précis à partir d’un sujet, ce n’est pas bien parce que si vous devez vous tenir à ce que vous devez écrire, ça l’appauvrit au lieu de l’enrichir. Il faut laisser le temps à l’esprit de se projeter vers des choses plus imaginaires ; sinon, c’est un peu réducteur. Auquel cas, on fait un film de scénariste. Pour revenir à la scène finale, pour moi, c’était une très belle idée. J’étais tellement nourri de Baudelaire que cela m’est venu automatiquement. Je leur faisais dire des poèmes pendant tout le film puis, soudainement, j’ai pensé à la fin du Voyage de Baudelaire que je connaissais par cœur. J’ai eu le déclic : la fin de Mais ne nous délivrez pas du mal était celle du Voyage. Le poème résume toute la signification du film.

Quel accueil a été réservé au film à sa sortie?
Interdit totalement, par l’église catholique.

Vous avez dû couper des scènes en particulier?
Pour libérer l’interdiction, ils nous ont demandés de faire des coupes. J’ai un peu coupé notamment la scène où le personnage de Jeanne Goupil regarde par le trou de la serrure et voit les deux religieuses en train de se rouler une pelle. Ça ne change rien à la signification du film.

Comment avez-vous découvert Jeanne Goupil?
Je l’ai rencontrée grâce à Shadow, mon premier court-métrage sur un boxeur noir. J’ai fait de la boxe et je connaissais bien l’entraînement de la boxe (le shadow-boxing). J’avais fait un court-métrage sur un fond noir sans dialogue, il s’agissait d’un film formaliste qui durait huit minutes. Il était sélectionné au festival d’Hyères et là-bas, j’ai rencontré un metteur en scène qui avait déjà fait un film. Il m’a demandé ce que je préparais, je lui parle de Mais ne nous délivrez pas du mal et il m’encourage en raison du sujet à aller voir une fille qu’il avait rencontré l’année dernière. Elle n’était pas comédienne, elle avait fait les arts décos et participé au jury 20 ans avec Michel Simon et Laurent Terzieff. Quand je suis rentré sur Paris, je lui ai téléphoné, je l’ai rencontrée, on a parlé et j’ai vu d’autres comédiennes entre temps. Un jour, comme l’opération se précisait, je l’ai contactée de nouveau. Je savais qu’elle n’était pas comédienne mais je lui ai fait lire le texte. Elle finissait ses phrases en l’air, pour moi ce n’était pas un problème. J’avais choisi la petite blonde Catherine Wagener qui, elle, avait déjà tourné. Je trouvais que physiquement Jeanne Goupil, qui ne s’appelait pas Jeanne Goupil à l’époque parce qu’elle a pris ce nom en référence au personnage de Mais ne nous délivrez pas du mal, ressemblait à la fille sur la photo. Ce n’est plus comme ça que les castings se passent, hein? (il rit). Encore qu’au cinéma… Pour certains films, peut-être, mais pas pour les téléfilms. On s’est très bien entendus : j’ai été surpris par son intelligence, sa perception du sujet. Elle l’avait très bien compris, ce qui n’était pas le cas des autres. Elle était fille de communistes, donc ça l’excitait beaucoup d’endosser ce personnage. Comme elle me l’a dit par la suite, elle adorait aller à l’église avec sa grand-mère parce qu’elle en avait été privée. Elle prenait ça pour des vacances.

D’ailleurs, Charlie et ses deux nénettes ressemble à un film de vacances pour les comédiens, très libre dans la narration. On a l’impression que beaucoup de scènes étaient improvisées.
Détrompez-vous! Tout était sur le papier. Dans Charlie et ses deux nénettes, j’ai repris le système des deux filles chipies. D’ailleurs, les deux actrices se sont mal entendues avec Serge Sauvion alors que ça ne se voit pas dans le film. Pour l’écrire, je me suis souvenu d’un court-métrage que j’avais écrit et que je n’avais pas tourné qui s’appelait Tiens voilà du… sur deux cousines qui rencontrent un mec dans le métro les voyant se fendre la gueule. Il embarquait l’une des deux à l’hôtel. Il se trouve que j’avais fait les marchés pendant un moment pour me faire des ronds. J’avais trouvé que le climat du milieu des marchés était rare au cinéma et que c’était sympa de mêler tous ces éléments.

Dans le film, vous éludez la scène que tout le monde attend où le Charlie en question est censé avoir couché avec les deux filles. De votre part, c’est surprenant, non?
Oui, c’est suggéré. Mais c’est certainement pour ça que j’ai eu des bonnes critiques sur ce film. Justement parce que je ne suis pas tombé dans le cliché dans lequel tout le monde voulait que je tombe. Je n’ai d’ailleurs jamais tourné de scène érotique sur ce film, donc rien n’a été coupé au montage. Même si j’ai tourné Les galettes de Pont-Aven, je reste un homme très pudique. J’adore le sexe, j’adore les femmes, il n’y a pas de problème sur ce côté-là, mais je reste un mec réservé dans la vie. Dans l’intimité, c’est autre chose.

Dans vos films, il y a toujours de la provocation de surface et un fond plus sensible.
C’est ce que je dis au sujet des Galettes de Pont-Aven. Si d’un coup le personnage se met à dire «ah, ton cul, il est magnifique, je vais le peindre en rouge, en vert etc», c’est parce qu’on a tous eu des envolées comme ça devant des femmes qui sont belles et qui ont des culs magnifiques. On est comme des fous.

Est-ce que cela n’a pas crée une méprise au sujet de votre cinéma?
Certainement. C’est pour cette raison que j’ai une image très grivoise. Je suis content que Les galettes de Pont-Aven soit devenu un film culte. En même temps, ça nuit certainement à mon image. Les spectateurs ont essentiellement retenu tout le côté truculent même s’il y en a qui ont bien compris cette histoire de libération par le sexe. Le personnage principal est mal, mal dans sa famille, mal avec sa femme. Ce genre de situation arrive très souvent. Beaucoup de mecs ont vu leur propre parcours à travers cette histoire. Il y a également de la tendresse dans ce film. Le côté cul est très drôle mais il n’y a pas que ça.

Comme la lune repose sur le même principe. Il a connu le même succès?
Non, mais je le trouve presque plus drôle. C’est un film très grinçant avec un personnage très pathétique, surtout que je le laisse con jusqu’au bout. De toute façon, quand on est con à ce point, je pense qu’il n’y a plus d’espoir. Les gens ne changent pas. Même lorsqu’une femme essaye de faire changer un mec, elle n’y arrive pas. En même temps, il est attendrissant, cet homme. Il est fabuleux, Marielle, là-dedans…

Comment avez-vous rencontré Jean-Pierre Marielle? La première fois que vous avez commencé à travailler avec lui, c’était sur Charlie et ses deux nénettes.
Je l’avais apprécié dans des films auparavant et je l’ai naturellement contacté. Marielle était friand de ce genre de personnages. J’adore les scènes dans Comme la lune où il va voir ses parents et qu’il fait le grand dadais avec ses lunettes. J’aime aussi qu’il se plaigne d’avoir trop de boulot alors qu’il passe son temps à régaler la patronne. Il y a des mecs comme ça qui sont fascinants dans la vie: ils sont entiers et ne se remettent jamais en question. Ils ne doutent de rien. C’est presque une force.

Et Bernard Fresson?
Bernard s’illustrait dans une scène étonnante dans Les galettes de Pont-Aven mais il adorait ça. Je le considère comme un très grand acteur mais c’est dommage qu’il n’ait pas plus interprété de personnages comme ça parce qu’il excellait. On a souvent essayé de lui faire jouer des hommes au grand cœur alors que justement lui il adorait les individus un peu louches et graveleux. Je reste persuadé qu’il aurait très bien pu jouer un tueur sadique, à double personnalité. J’avais écrit une pièce de théâtre pour lui avec un personnage ambigu et complexe. Je ne l’ai pas montée. Je lui avais filé la pièce. J’étais très étonné qu’il ne la lise pas. Et pourtant, j’étais très copain avec lui. Après coup, j’ai compris pourquoi il ne l’avait pas lue. Il avait le cancer et n’a pas voulu se soigner, il refusait la chimio et s’est laissé mourir. Il n’a pas pris le temps de lire la pièce parce qu’il savait qu’il était foutu. Pour revenir aux Galettes, Fresson joue un personnage très étrange, comme j’en ai beaucoup rencontrés dans ma vie. J’éprouve un certain plaisir à écrire sur des hommes comme ça. D’autant que dans le film, ça fonctionnait très bien avec la naïveté de Marielle.

Le personnage de Claude Piéplu était également un moyen de taper sur l’église. Ce mélange de sexe et de religion vous a suivi.
J’ai la sexualité d’un mec qui a été élevé chez les curés. Peut-être que j’étais attaché à cela jusque dans mon rapport avec les femmes. Dans ma jeunesse, on m’a tellement dit que c’était l’épouvantable péché de la chair. Quand j’avais 17 ans, mon père m’a dit de me barrer et je n’ai pas traîné. Je suis monté sur Paris pour m’installer dans le quartier de Pigalle. Je me suis trouvé un petit hôtel et tous les soirs, j’étais dans les bars et j’allais voir les putes. J’étais très copain avec elles, j’ai bien connu ce monde-là. Parfois, je montais à l’œil avec les filles. Comme j’étais mineur, elles étaient surprises que je ne sois pas avec mes parents. Je me suis fait épingler par des flics qui m’ont trouvé avec elles à l’hôtel. Ce n’est pas possible que les curés nous interdisent ça alors que c’est la plus belle chose au monde.

Pour revenir sur Mais ne nous délivrez pas du mal, quelle a été la scène la plus délicate à tourner ?
L’immolation, incontestablement. J’étais sur le travelling et je donnais le départ. Je restais jusqu’au bout et à un moment donné, je devais arrêter. Il y avait des filles cascadeuses qui se faisaient cramer. A un moment donné, il fallait dire stop.

Le film a été tourné sans l’accord du CNC en plus.
Ils nous avaient dit que si on se lançait dans la production de ce film, on s’exposait à une interdiction totale.

Ça ne vous a pas découragé ?
Non. Mais ne nous délivrez pas du mal a été sélectionné à la quinzaine des réalisateurs à Cannes et parallèlement, il était interdit. Ça a beaucoup fait parler du film et de moi, par la même occasion. Ça m’a permis de faire par la suite, et très rapidement, Charlie et ses deux nénettes qui a presque rassuré.

Marie Poupée est un film totalement à part dans votre filmographie. On retrouve des personnages innocents ou pervers, mais on n’a plus la truculence présente dans vos précédents films. Sur la VHS René Château, il a été rangé dans la catégorie «fétichisme».
A sa sortie, le film était interdit aux moins de 16 ans. Maintenant, je pense qu’il l’est aux moins de 12. Aujourd’hui, on qualifierait le personnage de Dussolier de pédophile.

Comment est né ce film étrange dans lequel on retrouve également Jeanne Goupil?
Marie Poupée est une œuvre plus délicate que j’avais écrite avant de faire Les galettes de Pont-Aven. Ou du moins en attendant. Le film devait se faire en 1974 mais Marielle n’était pas libre à cause du tournage de Que la fête commence, de Tavernier. Entre temps, j’écris Marie Poupée pour Jeanne Goupil. Nous nous sommes mis ensemble après Mais ne nous délivrez pas du mal. J’ai fait Les Galettes de Pont-Aven, ça a été un succès et comme je l’avais produit, j’ai pu faire Marie Poupée. Il n’a pas du tout marché. Du coup, j’ai revu les distributeurs qui avaient aimé Les galettes de Pont-Aven et j’ai réécrit un film pour Marielle. Et ça donne Comme la lune que je me suis dépêché d’écrire. J’ai repensé à un mec que j’avais connu dans mon village. Avec mon frère, on appelait «l’impec du bourg», un mec avec des lunettes de soleil qui tirait toutes les gonzesses du coin. Quand on était mômes, il nous fascinait. J’avais une facilité à faire du dialogue pour Marielle parce que c’est un mec que j’ai toujours bien senti. On a eu du mal à trouver une actrice pour incarner le rôle féminin. Sophie Daumier était déjà atteinte par la chorée de Huntington (NDR. Maladie génétique qui entraîne une dégénérescence neuronale irréversible) et on n’entendait plus beaucoup parler d’elle. Elle était la petite poupée bien roulée qu’il nous fallait. Je l’avais mise en opposition avec Dominique Lavanant avec qui j’avais déjà travaillé sur Les galettes de Pont-Aven. Là aussi, je cherchais une actrice pour l’autre personnage féminin et je me suis dit, tiens, Lavanant irait bien pour ce rôle de secrétaire délaissée qui a des problèmes avec les hommes.

Est-ce que sur Comme la lune, vous n’avez pas été tenté au moment de l’écriture du scénario de faire se retrouver les personnages de Marielle et Daumier dans la dernière partie?
Totalement. J’ai regretté de ne pas avoir réactivé Sophie d’autant qu’elle créait la dynamique du film. Récemment, je l’ai vue dans un film de Sautet avec Romy Schneider que j’ai découvert à la télé et que j’ai détesté (NDR. Une histoire simple). Elle l’a tourné après Comme la lune et elle n’est pas bien. Elle y est tellement agitée qu’on sent qu’il a coupé au montage.

Pourquoi vous êtes-vous dirigé vers la télévision et ainsi abandonné le cinéma?
C’est le cinéma qui m’a abandonné. J’ai au moins 15 sujets d’écrits avec des sujets dialogués. J’essaye de monter des films sans y arriver. Les artistes du café théâtre et toute la bande du Splendid m’ont fait beaucoup de mal parce qu’ils sont arrivés au moment où j’essayais de présenter des comédies. Et à partir de là, il n’y a eu que leurs comédies qui fonctionnaient.

Vous avez fait un film de commande en 1981: San-Antonio ne pense qu’à ça.
Après Comme la lune, j’étais écoeuré par les distributeurs qui l’avaient mal sorti. Je devais partir aux Etats-Unis pour aller voir un producteur qui voulait racheter Mais ne nous délivrez pas du mal. Je ne comprenais pas très bien. Je savais qu’ils avaient commandé un internégatif chez CTM qui était le laboratoire de l’époque. Mais CTM n’avait pas voulu le prendre parce que le producteur n’avait pas fini de régler ce qu’il leur devait. En même temps, j’apprends que le film doit sortir aux Etats-Unis. J’y suis allé avec ma femme et ma petite fille. Je suis resté huit mois là-bas et j’ai écrit un sujet qui a beaucoup plu à un producteur américain qui se passait sur la plage de Venice. C’était un film intimiste aux bords de l’étrange sur un professeur de littérature qui faisait une thèse sur Jeanne Duval, une des maîtresses de Baudelaire. Il rencontrait une femme pas farouche qui faisait du patin à roulettes parce qu’à l’époque, c’était à la mode. C’était une jolie histoire, pas drôle et un peu allumée. J’avais trouvé un producteur français et un producteur indépendant américain mais la chose ne s’est pas faite. Pendant deux ans et demi, j’étais bloqué sur ce projet. Entre 78 et 80, je n’ai rien fait. Tout d’un coup, on me propose de faire un film sur un sujet de Frédéric Dard. Je ne connaissais Dard que de nom. On m’a un peu forcé la main en m’assurant que c’était mon univers. Comme je n’avais plus un rond et que c’était bien payé, j’ai accepté. Je suis allé voir Dard deux week-ends de suite et on a torché ça (rires).

Ça se sent un petit peu quand même!
Ah, mais je n’étais pas responsable du scénario. On était tous les deux à une table comme vous et moi. Il parlait et je notais ses idées. Quand il commençait à peiner, je le relançais. Tout ce qui est à caractère surréaliste dans le film, c’est ma contribution.

Dans le générique, il n’y a aucun scénariste crédité.
Dard ne voulait pas signer ça. Il y a eu un litige bizarre qui fait que j’ai également disparu de l’affaire. Mais pour être franc, je m’en fous un peu.

Le casting est assez hallucinant dans ce film: autant vous avez commencé avec des acteurs comme Jean-Pierre Marielle et Bernard Fresson; autant là, vous vous retrouvez avec Pierre Doris, Philippe Gasté, Hubert Deschamps.
A l’origine, on devait avoir Victor Lanoux pour jouer le rôle de San-Antonio. Mais on ne s’est pas du tout entendu, on s’est engueulé au téléphone. Il me réclamait mon découpage. On s’est envoyé chier au téléphone. Un jour, à la télé, je vois Philippe Gasté dans une pub et je trouvais qu’il avait une bonne gueule. Je l’ai convoqué sans savoir ce qu’il avait fait auparavant. Et comme la date de tournage se rapprochait, je l’ai choisi. Sinon, j’ai beaucoup souffert sur ce film. Il n’y avait pas de ronds et le producteur était insupportable. J’avais affaire à des beaufs impossibles. Je n’ai rien à faire avec ces gens-là, c’est justement pour ça que j’écris sur eux (rires).

Avec le recul, vos films sont le reflet de la France des années 70 et baignent dans une naïveté presque revigorante pour aujourd’hui.
Bien sûr, je me rends compte du phénomène. Il y a peu de temps, un ami prof à Cergy-Pontoise m’a appris que dans son lycée il y avait des cours de cinéma où les élèves décryptaient Mais ne nous délivrez pas du mal. Pour eux, il s’agit d’un film important car il arrive à une époque charnière post-68. Récemment, un fan rêvait de me rencontrer pour me dire à quel point il aimait Mais ne nous délivrez pas du mal. Il avait vu le film en salles à l’époque et il était avec un ami à lui. En sortant de la salle, pendant 20 minutes, ils ne se sont pas parlés tellement ils étaient sous le choc. Moi-même, je ressens ce choc encore aujourd’hui tant il laisse des traces tenaces. C’est certainement le film pour lequel j’ai le plus d’affection.

Interview réalisée par Romain Le Vern et Laurent Lopéré

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