Winnipeg mon amour : Interview Guy Maddin

Avec Winnipeg mon amour, son meilleur film, Guy Maddin clôt une trilogie familiale commencée avec Et les lâches s’agenouillent et Des trous dans la tête en rendant hommage à la ville de ses premières fois. Il s’est souvenu que Conan Doyle trouvait que cette ville était l’endroit le plus paranormal du monde et que même mort, ce dernier continue à le lui dire. Le résultat est beau et mystérieux comme un rêve.

Winnipeg mon amour se présente comme un film de commande sur une ville que vous avez célébrée dans tous vos longs-métrages. De la même façon que Pittsburgh pour Romero et Baltimore pour John Waters, est-ce que cet attachement traduit également la nécessité de conserver votre indépendance ?
La vérité, c’est que je m’y sens très bien. Cela me rappelle l’anecdote qu’Isabella Rossellini me racontait au sujet de son père et sur sa liberté artistique. Lorsqu’il réalisait, il ne devait rendre des comptes à personne. Winnipeg m’inspire tout le temps. Comme tous mes films sont obsédés par la mémoire et les souvenirs, je ne me vois pas tourner ailleurs. C’est un peu comme si je restais définitivement dans le ventre de ma mère. Les souvenirs sont liés à votre parcours, à votre identité. Mais à l’inverse, il arrive parfois que vous arriviez dans un endroit profane et qu’un sentiment de solitude puisse vous envahir. De manière plus prosaïque, c’est un lieu où l’on me donne la possibilité de faire des films et je ne sais pas si je bénéficierai des mêmes avantages ailleurs. Je reste intimement convaincu que nous vivons le moment présent avec des restes de notre passé, de manière simultanée. Je ne crois pas beaucoup aux gens qui arrivent à tirer un trait. On est toujours prisonnier du lieu où l’on a grandi, peu importe où vous partiez ensuite. Avec Winnipeg mon amour, je voulais parler du lieu où j’ai grandi mais de manière universelle afin que chacun puisse greffer ses propres souvenirs aux miens.

Diriez-vous qu’il s’agit de votre dernier film à Winnipeg ?
C’est amusant parce que je pensais justement que ce serait le cas. Mais je ne suis toujours pas parvenu au bout de mes obsessions. Vous passez tellement de temps sur ce sujet que vous ne pouvez pas vous en lasser. En ce moment, je suis en plein dilemme : dois-je partir ou dois-je rester ? Et en fait, je crois que je m’en fous. J’ai un appartement à Winnipeg, un autre à Toronto et j’ai une autre maison de campagne près de Winnipeg. Je voyage entre ces deux trois lieux et je n’ai pas trop envie de bouger. Peut-être plus tard mais pas maintenant. En montrant Winnipeg comme je le fais, je penserais que ceux qui y vivent trouveraient ma démarche totalement ridicule. Et en réalité, ils sont tous contents, très fiers, comme si un réalisateur américain construisait une mythologie. Les Canadiens n’ont pas l’habitude de créer des mythes, ils sont trop modestes pour ça, comme s’ils souffraient d’un complexe par rapport aux Américains qui adorent ça. Je pense être suffisamment arrogant pour franchir le cap. Mais les habitants de Winnipeg n’ont toujours pas l’envie de me virer, ni même de mettre le feu à ma maison. L’avantage, c’est que, comme je suis une star locale, je ne suis pas obligé de payer lorsque je loue des DVD au vidéoclub du coin (il rit).

Vos films ont en commun cette particularité de ressembler à des morceaux de musique sur lesquels on plaque des images de notre inconscient.
C’est la plus belle définition que l’on puisse faire de mon travail. C’est exactement ce que je recherche. Je suis incapable d’écrire un morceau de musique mais je ressens des choses inexplicables lorsque j’en entends un qui m’entraîne. Et j’ai toujours essayé de communiquer au spectateur les sentiments, les images que la musique me procure. Vous n’avez pas à comprendre la musique pour l’apprécier ou la ressentir. Pour Winnipeg mon amour, j’ai fait en sorte que la musique colle parfaitement aux images et aux mots. L’idéal, ce serait de faire le film en même temps que mon compositeur écrit la musique. Mais ce ne serait pas possible. Alors je me contente d’une musique qui ne se batte pas avec les images, même lorsqu’elles sont ennuyeuses ou sans intérêt. Pour la musique, j’ai souvent été inspiré par On Dangerous ground, de Nicholas Ray (1952), où tous les sons étaient mixés ensemble.

Quel genre de musique écoutez-vous ?
Dans mon Ipod, j’ai une somme inouïe de morceaux très éclectiques qui datent aussi bien de 1897 que d’aujourd’hui en passant par Boards of Canada et Britney Spears. J’ai un petit film génial qui ne sera hélas pas prêt pour être présenté lors de ma rétrospective en France où trois travestis nus dansent sur du Britney Spears. J’écoute aussi beaucoup de bandes originales de films, de la pop music, du garage japonais et bulgare, du psyché cambodgien, de la musique classique mais lors des premiers enregistrements pour que l’on entende encore les « scratch ». Quand j’étais enfant, j’aimais écouter la radio avant de m’endormir en laissant le bouton entre deux stations de radio pour créer un brouhaha magique. De 12 à 17 ans, je continuais et je faisais des rêves très salvateurs. Je ne passais probablement pas de bonnes nuits dans ces conditions mais c’était très planant. J’avais un frère qui est mort lorsque j’avais sept ans et il avait une collection de cassettes audio. Un jour, je suis tombé dessus et je les ai écoutées quatre ans après sa mort. Je me suis rendu compte qu’il enregistrait des stations de radio entre deux interférences, comme moi. J’y vois quelque chose de génétique et de mystérieux.

Vous avez déjà pensé à utiliser cette histoire dans un de vos films ?
J’aimerais beaucoup faire la même chose avec une chanson de Britney Spears pour voir si, en l’enregistrant, elle deviendrait à son tour un fantôme d’elle-même. D’ailleurs, c’est drôle que l’on en parle parce qu’en pleine insomnie cette année, j’ai allumé la télé dans ma chambre d’hôtel sur les coups de quatre heures du matin et je suis tombé sur un de ses clips. Depuis ce matin, j’ai cette envie de faire, un peu à la manière de Superstar : The Karen Carpenter Story (Todd Haynes, 1988), un film sur une icône de la pop music. J’essaye désespérément de trouver la bonne personne et j’hésite entre Britney, Madonna et Lindsay Lohan. Voire Denise Richards.

Comment avez-vous convaincu Ann Savage de jouer votre mère ?
La rencontre a été très curieuse. Je suis un grand fan de films noirs des années 40-50. Honnêtement, je ne savais pas qu’elle était toujours vivante. J’avais parlé de Winnipeg mon amour à un ami américain qui s’occupe de la cinémathèque à Los Angeles et je lui ai dit que je faisais le film uniquement si j’avais la preuve de son existence. Il m’a répondu qu’elle était venue fêter son anniversaire la semaine dernière. De fait, il m’a donné son numéro de téléphone mais j’avais des appréhensions avant de l’appeler. Pour moi, elle est l’une des femmes les plus inquiétantes de tous les films noirs. En l’appelant, j’avais l’impression de retomber dans mes 15 ans. Elle m’a répondu, sa voix était très douce au premier contact. Puis, lorsque je lui ai parlé de l’éventualité de revenir au cinéma, elle a commencé à prendre son intonation d’actrice de films noirs et m’a répondu : « je n’ai jamais quitté les plateaux de cinéma, je suis debout tous les matins à 4h, j’observe les acteurs, j’observe les gens ». Elle se croyait carrément dans Boulevard du crépuscule. Sous son lit, elle a onze pistolets qu’elle conserve précieusement. Elle ne fait confiance à personne ! Quand je suis venu lui rendre visite à Hollywood, dans sa résidence, je me suis précipité sous son lit pour voir s’il y avait toujours ses pistolets. Elle m’a surpris en plein espionnage et elle m’a sorti : « tu veux les voir mes flingues, hein ? ». Elle en a pris un et elle m’a dit : « prends-moi en photo comme ça ».

Est-ce que d’autres cinéastes sont venus vers elle ?
Je sais qu’elle avait un projet de cinéma depuis longtemps et beaucoup de cinéastes semblent la réclamer depuis des années. Mais la plupart du temps ils la veulent pour qu’elle rejoue son personnage de Détour (Edgar G. Ulmer, 1945). Winnipeg mon amour n’est pas un film noir même si on peut l’assimiler à un genre qui serait « ciel noir » ou « famille noir » (en français). Ce qui la séduisait, c’était de jouer un rôle totalement différent. Je suis venu la chercher à l’aéroport et je n’arrivais pas à y croire. Sur le chemin, en voiture, on s’est amusé à faire une parodie de Détour où je me prenais pour Tom Neal et au moment où j’allais me retourner pour la regarder, elle m’a sorti : « qu’est-ce que tu as foutu du corps ? ». Elle ne regrette rien et ne ressent aucune amertume : il est très facile de parler avec elle du Hollywood des années 40.

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