Diplômé de l’Australian Film Television and Radio School en 1997, Warwick Thornton a commencé sa carrière comme chef opérateur. Samson et Delilah est son premier long-métrage.
Comment est né Samson et Delilah ?
De ma volonté de passer au long-métrage après une série de courts remarqués dans différents festivals. Au préalable, j’avais envie de raconter une histoire d’amour entre deux adolescents rongés par l’ennui qui partent d’une communauté pour survivre – ou, du moins, essayer de survivre – dans une société encore plus cruelle. Dès le départ, je voulais qu’ils soient beaux, qu’il ait l’air aérien et qu’elle soit terrestre, comme s’il se déplaçait comme un nuage et comme si elle faisait corps avec la nature. Je voulais que le spectateur parte en voyage avec eux, que l’on reste concentré sur eux, que l’on ressente toutes leurs émotions. Il fallait à tout prix que le récit ne s’éparpille pas, que tout soit raconté de leur point de vue.
Est-ce qu’il faut tenir compte de la connotation biblique du titre ?
Non. C’est presque une fausse piste. Je comprends ceux qui s’imaginent, rien qu’en voyant le titre, qu’ils vont voir une tragédie passionnelle à la Romeo et Juliette. Mais je voulais fuir ça. De la même façon, certains éléments du récit sont purement allusifs. Je ne voulais pas créer de ponts référentiels et je tenais à miser avant tout sur l’intelligence du spectateur, ses intuitions, sa perspicacité, sa compassion et sa réflexion. D’ailleurs, j’ai refusé de lire l’histoire de Samson et Delilah pendant l’écriture du scénario et le tournage. Soucieux de rester ancré dans la réalité, je ne voulais pas donner un niveau de lecture biblique à mon histoire pour mieux raconter le récit inventé par un mec qui vient d’Australie Centrale et qui a envie de dire des choses sur son pays, son identité et sa culture. C’est seulement après avoir terminé mon film que j’ai lu le récit biblique.
En voyant votre film, on pense à Walkabout de Nicolas Roeg…
C’est fort possible mais presque inconscient, en ce qui me concerne. C’est une œuvre que j’estime essentielle et qui m’a beaucoup marqué, ado. Ça se passe en Australie, dans les années 70, et effectivement Roeg rend compte comme moi dans Samson et Delilah des disparités entre deux Australie à différentes vitesses. Mais les comparaisons s’arrêtent là. J’adore, par-dessus tout, les cinéastes qui « osent » créer un lien affectif avec le spectateur, qui font des films sans se soucier de savoir s’il va faire des millions d’entrées ou pas. Ceux qui font des films avec un cœur et non pas avec uniquement de l’argent ou des effets spéciaux. Je suis très sensible à cette notion de faire passer l’humain avant la technique et j’espère que ça se perçoit dans Samson et Delilah.
Quelles sont vos influences ?
Je vais sans doute paraître classique, mais je citerai deux réalisateurs qui me semblent majeurs et qui ont probablement été des sources d’influence sur mes courts et mon long : ce sont François Truffaut et Terrence Malick. Le premier pour Les 400 coups, son regard sur l’enfance, sa peinture de l’innocence corrompue. Le second pour la manière dont il filme la nature, dont il sublime un lieu ou transcende l’ébauche d’un sentiment diffus. Ayant été turbulent pendant mon adolescence et restant encore aujourd’hui concerné par l’environnement et la nature, je pense que ces deux cinémas-là m’ont interpelé. J’adore leur capacité à traduire des choses complexes à travers un langage simple et une histoire claire. Samson et Delilah évoque des lois, des questions, des obstacles spécifiques pour transcender ces éléments et revenir sur tout ce qui est perdu : l’innocence, la richesse et peut-être notre humanité.
Les deux personnages communiquent au-delà des mots…
Le cinéma devient tellement beau et émouvant lorsque le spectateur comprend tout ce qu’il est impossible de dire ou ce que les personnages n’arrivent pas à exprimer. Déjà, dans la première mouture du scénario que j’avais écrit (environ 80 pages), il y avait peu voire pas de dialogues. Je déplore que le cinéma actuel repose uniquement sur cet art et soit moins axé sur la narration, la mise en scène. Je trouve un film infiniment plus puissant quand les acteurs jouent une scène en s’exprimant autrement que par la parole.
Les communautés aborigènes ressemblent toutes à celle que vous décrivez ?
Non. Samson et Delilah est l’inverse d’une carte postale. Aujourd’hui, il existe des communautés aborigènes épanouies, mais aussi d’autres proches de celle que je décris. Je suis moi-même aborigène et ce n’était pas évident de montrer l’une des faces les plus sombres de sa culture, de son peuple. J’étais parfois à la lisière du documentaire même si je tenais à rester du côté de la fiction. Si Samson sniffe de l’essence, c’est parce que ça existe, parce que cette communauté est tellement exilée du reste du monde que l’alcool comme la marijuana ne circulent pas. C’est l’ennui et la faim qui génèrent chez lui cette dépendance à l’essence. Et quand les adolescents s’ennuient, ils ne pensent qu’à faire des conneries. En montrant ça, il y avait une volonté de parler avec le spectateur, de donner à voir ce que je vois chaque jour quand je retraverse ma propre vie, en Australie centrale, de dire que ce que je montre ne se cantonne pas à l’Australie. Au fond, de souligner que partout dans le monde il y a des Samson et Delilah. Avec ce film, je voulais rendre la dignité à ces adolescents pauvres mais liés par l’amour qui leur reste. Cet amour, c’est l’espoir, la lumière qui donne envie de vivre malgré tout. Ça peut paraître naïf mais j’en suis intimement convaincu ; et quand vous croyez, plus rien ne vous arrête.
