J’ai rencontré le diable : Interview Kim Jee-Woon

Avec J’ai rencontré le diable, Kim Jee-Woon signe son meilleur film : un thriller vigilante nihiliste et extrême, brûlant comme l’enfer.

En proposant un clash entre deux acteurs emblématiques (Choi Min-Sik et Lee Byung-hun), vous enterrez un genre en vogue dans le cinéma coréen depuis la trilogie de Park Chan-Wook (Sympathy For Mr Vengeance, Old Boy et Lady Vengeance).
Vous avez totalement raison même si ce n’était pas mon but, au départ. D’autant que c’est Choi Min-Sik qui m’a choisi pour mettre en scène un scénario qu’il traînait avec lui depuis des années. En le lisant, je me suis dit que si je devais le faire, il fallait que je me le réapproprie afin de l’adapter à mon style. Il ne faut pas oublier que Choi Min-Sik est un acteur qui a beaucoup d’influence en Corée, et que s’il s’emballe plus de raison pour un projet, c’est qu’il se passe réellement quelque chose. Pendant le tournage, je l’ai juste regardé interpréter le diable. Je lui demandais juste que son personnage soit imprévisible, qu’il n’y ait aucune logique dans ses actes, que ni le spectateur ni le rival vengeur, joué par Lee Byung-hun, ne devaient appréhender ses réactions. Je n’ai fait que l’observer et voir comment il pouvait utiliser son énergie. Face à lui, je voulais trouver un acteur plus froid qui avait également cette intelligence du détail et cette habileté de corps. Quand je les ai réunis, ça donnait l’acteur de Old Boy contre celui de Bittersweet life. Ironiquement, je trouvais intéressant de voir ce qu’il pouvait découler de cet affrontement.

Comment avez-vous traité la vengeance?
En tant que spectateur, je suis toujours déçu par les films de vengeance que je trouve toujours tiède, moralisateur, avec parfois des happy-end déplacés. Pour J’ai rencontré le diable, je me suis mis dans la peau de l’agent secret qui venge sa copine assassinée, en imaginant ce que j’aurais fait à sa place. Le traitement est tripal pour cette raison : je filme un fantasme collectif tabou comme un drame humain. Dans la vie de tous les jours, on éprouve tous des sentiments de haine et des envies de meurtre, et je montre à l’écran ce qui nous passe par la tête dans ces moments-là. C’est pour ça que le public peut être dérouté par la violence du film, il ne sait pas comment réagir face aux situations extrêmes. D’ordinaire, c’est le bien contre le mal. Ici, c’est le mal contre le mal. Ce que je voulais montrer, c’est que même chez les diables, il y a une hiérarchie et il y en a toujours un qui sort victorieux. C’est la loi du plus fort, les hommes sont devenus des survivants dans une jungle. Des hyènes sauvages, comme on en voit parfois dans les documentaires animaliers.

Pour revenir sur Choi Min-Sik, son interprétation rappelle beaucoup celle de De Niro dans Les Nerfs à vif avec la même absence d’inhibition, de complexe ou de culpabilité.
C’est volontaire ! Sa coupe de cheveux y est pour beaucoup ; d’ailleurs, c’est la première fois après Lady Vengeance que Choi Min-Sik revient dans un film commercial. Il n’a rien fait pendant quatre ans pour protester contre l’état du cinéma coréen. Et quand je l’ai vu, j’étais surpris parce qu’il m’a rappelé ces acteurs comme Mickey Rourke, Nick Nolte, Robert de Niro dont les visages se sont durcis avec le temps. Dans le cas de Choi Min-Sik, je peux même dire que son visage a pourri, devenant presque malgré lui une œuvre d’art. Une vraie métamorphose ! Il avait pris du poids, ses rides étaient plus marquées, plus profondes et je voyais que même quand il était inexpressif, on avait déjà une interprétation. En le voyant, je me suis demandé comment je pouvais mettre en valeur son visage. Plusieurs options s’imposaient à moi : lui raser complètement la tête ou pas? Finalement, les cheveux mi-longs et en arrière, ça lui donnait déjà cet aspect inquiétant et cette impression de voir un mélange de Robert de Niro dans Raging bull et Les nerfs à vif.

Dans quelle mesure avez-connu des problèmes avec la censure?
Quand on fait un montage, il y a toujours des scènes coupées, le plus souvent parce qu’elles apportent rien au film. La version visible en France est celle qui se rapproche le plus de celle qui avait été présentée en Corée pour recevoir une classification. Je me suis autocensuré, non pas par peur des représentations mais parce que j’ai des limites. Par exemple, lorsque le tueur en série frappe le visage du grand-père, j’avais imaginé bien pire mais je trouvais que ça dépassait un peu les limites. De manière ironique, même en m’étant autocensuré, la censure n’a pas été tendre. Dans la presse, ce n’était pas mieux. Les avis étaient partagés, vraiment extrêmes. Certains critiques ont dit que c’était mon meilleur film. D’autres ont détesté en disant que c’était le pire film de ma carrière. La plupart des critiques me demandaient pourquoi je l’avais fait… L’une des questions les plus récurrentes des détracteurs, c’était «Je ne comprends pas. pourquoi ?». Peut-être que je me suis fait mal fait comprendre. Un critique que j’aime bien en Corée m’a dit que c’était un film qui commençait par la question du pourquoi et qui se terminait par la question du comment. Je lui ai répondu que je pensais, au contraire, qu’il s’agissait d’un film qui commençait par comment et se terminait par pourquoi. Dans les faits, aucun réalisateur n’a une liberté totale. Et je me rends compte que je suis assez libre par rapport à d’autres réalisateurs coréens. Le scénario de J’ai rencontré le diable a leur été proposé et la pré-production avait plus ou moins démarré avec eux, sans aboutir. Dès que mon nom a été associé au projet, on a tout de suite pu trouver des financements. Dans des cas pareils, je me trouve bien chanceux.

Comment va le cinéma coréen ?
Il n’y a plus cette euphorie du cinéma coréen, que l’on retrouvait il y a encore six-sept ans. Le système a changé, et on n’a plus des conditions aussi confortables qu’avant. Les tournages sont de plus en plus rapides et il faut respecter des délais infernaux. La force de ce jeune cinéma coréen venait de jeunes producteurs ambitieux, pleins de bonne volonté, qui s’associaient à des réalisateurs qui avaient une vision. Aujourd’hui, malheureusement, les majors coréennes brident les films extrêmes ou différents. Paradoxalement, les films les plus banals sont ceux qui demandent le plus d’argent qui se font sans aucun problème. Dommage car la force du cinéma coréen réside justement dans la diversité des styles et des sensibilités. Depuis le début de ma carrière, j’espère avoir contribué à renforcer cet équilibre entre les petits et les grands films. Néanmoins, je reste assez confiant pour l’avenir de notre cinéma, parce que si on arrive à trouver un système à la fois artistique et économique, ce sera jouable.

Quels sont les films qui vous ont marqué par leur violence?
Il y a par exemple cette scène de Taxi Driver où Robert de Niro tue le maquereau. Des films de Takeshi Kitano, comme Hana-Bi ou Sonatine. La collision de voitures dans Boulevard de la mort, une scène très surprenante qui m’a beaucoup excité. J’aime beaucoup le cinéma des frères Coen pour Fargo ou No Country for old men. A cause de l’humour, leurs films ne donnent pas l’impression d’être violents.

Après avoir essayé différents genres (fantastique, western, comédie noire, polar), quels sont ceux que vous aimeriez fréquenter ?
Il m’en reste plusieurs : le thriller psychologique, la science-fiction, le mélodrame. Le point commun de tous mes films reste la noirceur, même lorsque ça paraît léger ou euphorique. Bizarrement, le tournage sur lequel j’ai été le plus heureux a été celui d’un court métrage : Coming Out, un film de vampires mélangeant les genres. Il y avait de l’humour, de l’horreur, du faux documentaire, une narration folle. Sinon, au niveau du long métrage, là où j’ai été le plus heureux, c’est sur le tournage de Bittersweet Life, peut-être que je suis féru de films noirs depuis toujours.

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