[Critique] Mammuth de Kervern & Delepine

Mammuth ressemble à un apparent mélange de The Wrestler (clochardisation du héros, lose existentielle, tignasse blonde christique) et de Broken Flowers (road-movie de fleurs fanées). Pourtant, le résultat ne ressemble pas à un épigone et appartient à leurs auteurs qui, depuis Aaltra, persévèrent dans l’humour trash hérité de l’esprit Groland, le climat autre et la contestation sociale. Ce qui semble incontestable, c’est que de film en film, Kervern et Delepine gagnent en fluidité tout en préservant une certaine radicalité formelle. Toujours influencé par le clown froid Aki Kaurismaki et le surréalisme de Roy Andersson, ils rappellent que le road-movie est un genre qui apparaît en période de grands bouleversements, et donc de grandes incertitudes. L’errance est censée y symboliser la recherche des réponses que les personnages pensent toujours trouver plus loin devant eux parce qu’ils n’ont plus rien à attendre de ce qu’ils laissent derrière. Au lieu de revenir vers un passé avec lequel il n’a pas envie de renouer, Mammuth (Gérard Depardieu), vieil ado ventripotent et ahuri échappé d’une bande-dessinée de Hergé, regarde devant lui, à un âge où il ne peut a priori plus rien reconstruire. Cette trajectoire in extremis et terminale peut rappeler celle de Richard Farnsworth dans Une histoire vraie (David Lynch, 1999), notamment pour la relation père-fille, substituée ici en oncle-nièce. De manière générale, tous ceux qu’il rencontre sont des âmes paumées qui se consument d’ennui, de solitude ou de sécheresse.

Vaincus cette fois-ci d’avance (est-ce que protester contre l’ordre établi a une fonction aujourd’hui où chaque message politique et social s’envole dans un courant d’air et se perd dans une toile virtuelle ?), Kervern et Delepine ne mentent pas lorsqu’ils disent être passionnés par les caractères qui ont du cœur et se réaniment au contact des autres, dans la marge. C’est sans doute pour cette raison qu’ils sont sensibles aux premiers Werner Herzog ou encore à The Brown Bunny, de Vincent Gallo, où le héros Bud réveillait des filles endormies aux prénoms de fleur. Comme un double lointain de Chloé Sevigny, revenue d’entre-les-morts, Isabelle Adjani surgit en fantôme d’amour au détour d’un souvenir, apportant une touche de réalisme magique et absurde, proche du Godard de Week-end (1967). Yolande Moreau incarne la même force tranquille que dans Louise Michel, le précédent Kervern & Delepine. Mais, de bout en bout, à chaque plan, c’est Gégé qui resplendit, échappé d’une fugue nostalgique des années 70 (Les valseuses, de Bertrand Blier), qui finit Mammuth à la fraîche, décontracté du gland.

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