[40 ans de Starfix] Interview avec FAL, Christophe Lemaire et François Cognard

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A l’occasion des 40 ans du Starfix (1983-2023), voici une interview réalisée, lors de la sortie du livre Le cinéma de Starfix en 2016 (Editions Hors Collection), des trois noms phares du magazine culte: FAL (Frédéric Albert-Levy), François Cognard et Christophe Lemaire.

INTERVIEW: ALEX MASSON

Ah, les années 80. La décennie des jeans neige, du Minitel, du Walkman et autres madeleines de Proust. C’était l’époque où, bien avant le téléchargement, Netflix et cie, le cinéma n’existait que par la salle. Les écrans de quartier étaient encore nombreux et pourtant le cinéma en France se limitait à deux voix officielles, qui commençaient à sérieusement s’enrouer. Les grosses machines popu à la papa circulaient en déambulateur – Bébel et Delon etaient de moins en moins fringants, sur le point de passer de beaux voyous aux commissariats pré-Navarro; le dernier souffle de Louis de Funès serait une salve de pets dans La soupe aux choux…- tandis que le cinéma d’auteur se sclérosait entre un Chabrol embourgeoisé et un Truffaut qui venait de louper son Dernier métro. Tout était-il devenu pourri au royaume du 7e art? Non! En 1983 une équipe de jeunes briscards rue dans les brancards en créant une nouvelle revue de cinéma: Starfix.

Dans Starfix, pas d’idée fixe. On y parlait même à l’occasion, de films X dans une mythique rubrique vidéo. De Mad Max aux productions Colmax, toutes les portes étaient ouvertes. Y compris et surtout celles de derrière, quand cette revue célébrait et remettait en avant des cinéastes aux carrières bien entamées – de Romero à Friedkin en passant par Argento, Carpenter ou Ridley Scott – mais dédaignées par le reste de la critique. Pour ce qui est de l’avant-garde c’est dans ses pages enflammées que les cinéphiles français ont découvert, entre autres, Abel Ferrara, John Mc Tiernan ou Paul Verhoeven. Starfix a tout bonnement remis de l’ordre dans la politique des auteurs et foutu le boxon dans la presse cinéma en faisant sauter ses cloisons. Ici, le héros Rambo aura cotoyé le roi italien du cul Tinto Brass, un plaidoyer pour Andrezj Zulawski précédé une interview de Max Pecas. Le tout sur le ton Starfix, aussi décomplexé que sa culture: les odes lyriques à Spielberg ou Russ Meyer cohabitaient sans heurts avec des vannes Carambar sur des séries Z italiennes ou des nanars bien de chez nous.

Que reste-t-il d’elle aujourd’hui?  Une génération de cinéphiles ayant appris à ouvrir les yeux et refermer les portes des chapelles et un livre best-of sorti en 2016, Le cinéma de Starfix (éditions Hors commerce) ressuscitant son esprit libre et foutraque. Un flash-back de papier sur cette parenthèse enchantée dans une presse-papier cinéma française redevenue majoritairement depuis molle et formatée qui méritait bien qu’on refasse le film avec certains des rédacteurs d’une revue devenue culte.

Comment une culture qui était marginale est devenue populaire?
François Cognard: Je pense qu’on est arrivé au moment du boom de la VHS. On faisait beaucoup de place à l’actualité vidéo dans Starfix, parce qu’elle permettait justement de remonter le fil, de pallier à certains oublis, ou pour confirmer des types qu’on avait dans le radar, comme Mann avec ses tous premiers films ou de revenir sur des gens comme John Milius…. Mais on n’a jamais dédaigné l’actualité salle, ou les cinéastes qui apparaissaient. Regarde, Luc Besson. On a été un des rares canards à consacrer autant de pages au Dernier combat. Peut-être que si les autres avaient autant traité les sorties vidéo, les choses se seraient passées autrement…
F.A.L: Oh, Premiere le faisait un petit peu, mais sur des choses récentes que les gens connaissaient déjà par coeur. Quand François rajoutait une vidéographie dans la dernière page d’une interview de Verhoeven, ça devenait de l’information pure pour les lecteurs.
F.C : Pour revenir à la question, oui c’est sur que la vraie mutation a été là: les frères Coën sont passés d’une obscure projection de Blood Simple au marché du film à Cannes à une sélection officielle avec Arizona junior puis l’ouverture du festival avec Le Grand saut.
Sauf que nous on allait surtout voir les films au marché, parce qu’il y avait ce plaisir dingue d’être dans une jungle à défricher.
F.A.L : il y a autre chose qui a joué: il y avait déjà dans l’équipe des gens qui avaient envie de faire des films. Je continue à penser qu’Evil Dead (NDR : le film fut un des gros dossiers du N°1 de Starfix) n’est pas un bon film…
Christophe Lemaire et François Cognard: Quoi ????
F.A.L : Ben oui, ça reste très brouillon, pas très bien filmé. Mais la suprématie de gens comme Gans sur les critiques de l’époque était que comme il voulait devenir réalisateur, il se demandait comment un gugusse avec aussi peu de moyens avait pu bricoler ce film là, ou faire ses fameux travellings. Cronenberg, c’est pareil. Entre nous, Rage, il y a des idées mais c’est pas terrible comme mise en scène…
F.C : Non non non non. Rage c’est fantastique et Frissons aussi!
F.A.L : Ce sont des films intéressants, mais qui sont en germes, pas plus.
F.C : Mais parce qu’ils n’avaient pas le choix, vu leurs conditions de production à l’époque! Cronenberg était un intellectuel universitaire qui ne pouvait formuler ses obsessions que via le cinéma d’exploitation!
C.L: (hilare) Voilà, tu assistes à ce qu’était une conférence de rédaction à Starfix !
F.A.L : Tout ça pour dire que la stratégie de Gans, Boukhrief et quelques autres à poussé Starfix à avoir le nez sur des cinéastes confirmés mais méconnus ou sur des pousses interessantes.

Est-ce que la liberté de ton et de goût de Starfix ne venait pas aussi du fait que pour la plupart vous veniez de province, et non d’une presse-cinéma déjà centralisée à Paris?
C.L : J’étais déjà à Paris, mais quand on était en province, il fallait faire avec l’offre que les salles proposent. Quand une salle passait un Costa Gavras mais à côté un film bis, un film fantastique, voire un porno. Quand tu étais cinéphile, tu allais tout voir.
F.C : Les Studios à Tours, c’était ça: ils programmaient autant du cinéma militant que les films d’opéra de Sylberberg ou des Jess Franco. Godard que Flesh Gordon, Borowzcyk que La party. Il n’y avait pas de hiérarchie, ça nourrissait forcément la curiosité parce que je prenais ce qui venait. Je me suis fait ma propre cinémathèque avec ça.

Le voilà le mot-clé: il n’y avait pas hiérarchie dans Starfix.
F.C : Absolument! C’était la prolongation naturelle d’une absence d’histoire officielle du cinéma chez la plupart d’entre nous. Il n’y avait pas de « Faut pas toucher à ça, c’est du cinéma pas propre », ou « Ce n’est pas du cinéma, ça ». Et en même temps, il ne faut pas oublier l’influence qu’à eu pour nous CinéRevue. On pouvait y trouver trois pages sur Cornell Wilde, un compte-rendu de plateau sur un Friedkin, même si c’était traité sur l’air de « L’énorme scandale de Cruising! »…
C.L: … Et les starlettes du cinéma bis!
F.C : Roh oui! J’adorais voir des photos de Marisa Bell à poil! Ca va être choquant pour certains de l’entendre, mais je l’assume: les racines de Starfix sont aussi dans CinéRevue (rires)! Même Nicolas (Boukhrief) y découpait des articles et faisait des petits cahiers avec. Bon il a fini par en avoir un peu honte, et me les a confiés…
C.L :… Tu les as encore?
F.C : Je crois oui.
C.L: On aurait pu les mettre dans le bouquin !

CinéRevue était emblématique des années 70. Là où Starfix le fut des années 80. Auxquelles la revue n’a d’ailleurs pas survécu… Peut-être parce qu’avec l’avènement de la vidéo, le rapport au cinéma à beaucoup changé chez les spectateurs.
F.C : Techniquement, Starfix est de toutes façons né de la vidéo: c’est grâce au business de Scherzo, un éditeur que conseillait Christophe (Gans) qu’elle a été financée. Mais donc aussi grâce une cinéphilie hors des clous: Scherzo a loué et vendu des brouettes de films asiatiques ou de pornos comme Café Flesh ou les Damiano qu’il leur avait conseillé.
C.L : Au-delà de la vidéo, il faut rappeler que Christophe, François ou moi, on venait du fanzinat, très en vogue à l’époque. Starfix en est un prolongement. Et on le faisait d’ailleurs comme on faisait nos fanzines.

Généralement, un fanzine c’est l’oeuvre d’une personne hyper passionnée. Ca se ressent à la lecture du Cinéma de Starfix: il n’y avait pas vraiment de ligne éditoriale mais plutôt des rédacteurs qui avaient chacun leur spécificité, leur domaine propre…
F.A.L : C’est le grand mystère de cette revue: on était tous des personnalités extrêmement différentes mais on s’entendait extrêmement bien. Cela a donné un journal très compartimenté mais qui avait paradoxalement une unité de voix.
C.L : Ca tient à une chose: on avait tous des identités très fortes, mais au final, on rigolait comme des malades. Y compris et surtout de nous-mêmes. Je me souviens d’un débat absurde qui a duré quatre heures, entre François et Christophe sur Aliens. Allez, je dénonce, mais à l’époque, Gans n’aimait pas beaucoup Cameron et encore moins Aliens. Ca partait de manière très sérieuse et ça arrivait, faute d’arguments, à n’importe quoi. Je me souviens encore de Christophe disant qu’il « ne supportait pas la scène nazifiante où on supprime les oeufs d’alien au lance-flamme ». Et François de répondre « Donc, tu ne supportes pas non plus qu’on crame les fourmis géantes dans Them de Gordon Douglas ». Et là, on partait tous en fou rire.
F.C : C’était ludique, jamais dogmatique. On se révélait les uns aux autres des cinéastes, sans a-prioris. Parfois on était très moqueurs quand un auteur de prédilection de l’un ou de l’autre se plantait un peu. Il n’y avait pas de tables de la loi à respecter. On avançait ensemble comme une patrouille perdue en se disant qu’on finirait bien par trouver la route… Avec Starfix, on a tout fait péter. On pouvait faire deux pages sur Duvivier, deux sur Cavalier, deux sur Sam Raimi, deux sur Androïd, le seul bon film d’Aaron Lipstadt…

Quand vous-êtes vous rendu compte que cette liberté a marqué une bonne partie de vos lecteurs, a formé leur cinéphilie?
F.A.L : Quand Premiere a fait sa couverture sur La guerre des étoiles. Ce fut à la fois notre victoire et notre défaite…
C.L : Tard. Je me souviens être allé en projection avec Nicolas pour voir La promise. On On arrive en retard dans la salle qui était blindée de critiques forcément plus vieux que nous, vu qu’on avait vingt ans. Première réaction, presque réflexe, de Nicolas: « Putain mais c’est les vieux du Muppet Show, ici! » (rires). On était un peu considéré comme des potaches, un peu indignes… Mais comme on vivait en huis clos, c’est quand Laredj Gaston Karsala, un nouveau propriétaire du titre est arrivé et nous a un peu sorti, qu’on s’est aperçu de l’impact de Starfix. Par exemple en rencontrant des gens comme Dupontel ou Kassovitz qui nous ont avoir été élévés par la revue, mais c’était déjà quasiment sa fin.
F.C : A l’inverse de la corporation, certains attachés de presse nous traitaient bien parce qu’on parlait de films dont les autres journaux ne voulaient pas. Quand ils avaient un film étrange, ne savaient pas quoi en faire, ils venaient nous voir. C’est comme ça qu’on se retrouve à faire quasiment un numéro entier sur La chair et le sang. La Fox sortait en juillet, ce truc inhabituel pour eux, une épopée médiévale, violente, sexuée et nous avait donc approchés. Et comme on les avait bien servis, parce que ça nous interessait authentiquement, ils ont souvent été généreux avec nous sur le coup d’après. Curieusement, là où on aurait pu ne parler que de cinéma indépendant, une complicité s’est liée avec les majors.
C.L : Le meilleur exemple c’est Pee-wee’s big adventure. La Warner se retrouve avec ce film et nous appelle: « On a ce truc là et on ne sait vraiment pas quoi en faire ». Ils nous font une projo, on sort de là conquis. On demande à le projeter pour une avant-première Starfix à L’escurial. Warner n’a pas récupéré la copie, et on a commencé à monter des séances de minuit, ou le tout-Paris est venu. Ca a fait un tel buzz que du coup Warner à lancé le film comme un objet branché. Ils l’avaient acheté pour rien et l’ont bien rentabilisé. Mais en fait, c’est donc nous qui avons découvert Burton en France!

Burton est un cas symptômatique de cinéastes apparus à l’époque de (et soutenus, voire découverts par) Starfix, qui sont clairement en panne aujourd’hui… Lui, Mc Tiernan – hormis ses récents soucis, Basic ou Rollerball, ne sont pas des bons films…
F.A.L : Ils sont même très mauvais!

… Argento, Cronenberg et d’autres… Qu’est ce que ça vous fait? Est-ce un constat d’échec de la revue?
C.L : Faut pas oublier que pour la plupart ils sont arrivés à un âge ou on peut trouver normal qu’ils ne sont plus ce qu’ils étaient. J’ai commencé à perdre mes neurones à partir de 35 ans, alors un cinéaste de 70 ans… Je ne vois qu’un cas incroyable, c’est Jodorowsky qui est pourtant le plus âgé du lot. Mais regarde, même Carpenter, qui n’est pas si vieux, a jeté l’éponge pour se reconvertir dans la musique. Il reste qui? Verhoeven et Ridley Scott? Et puis y’a ceux qui se sont fait baiser par le système comme Cronenberg…
F.A.L: On en revient à une question précédente: c’est une question de point d’équilibre. Au départ ces types étaient marginaux, puis se sont fait acheter – dans le bon sens du terme- par des studios qui les laissent faire leur fantaisies pendant quelques temps. Robocop, par exemple, est un extraordinaire cas d’école. C’est un film d’auteur d’un bout à l’autre tout en étant dans un cadre total de studio. Une telle conjonction astrale est quasi-unique. Et à un moment donné il y a conflit parce que le studio veut mettre une laisse à des chiens fous qui veulent le rester. Mc Tiernan, au delà du problème judiciaire, je pense que c’est ce qui lui est arrivé…
F.C : Il s’est brûlé les ailes avec Last action hero, film foiré alors qu’il était le plus attendu d’Hollywood… Tout ça me rend triste parfois. Se dire qu’on avait une vision il y a vingt ou trente ans et qu’elle n’a pas perdurée.
C.L : On s’est parfois trompé, mais après tout on a le droit.

On parle de Russell Mulcahy?
F.C : Gans avait un penchant pour cette nouvelle école anglaise ou du clip. Et aucun n’a tenu ses promesses, que ce soit Mulcahy, Steve Barron ou d’autres… Mais bon, on a été les premiers à parler de Verhoeven, d’Almodovar ou de Lars von Trier… Et puis il y a ceux qu’on n’a pas du tout vu venir. Le cas James Cameron est à mourir de rire. La première fois qu’on en a parlé c’était pour Piranha 2: les tueurs volants, démonté avec raison, en le comparant aux films de tâcherons italiens (ce qui n’était pas si loin, vu qu’il était produit par un italien). Je pensais même que son nom était un pseudo américain comme les italiens en utilisaient à foison à ce moment là (rires). Et boum, derrière, il balance Terminator.

A l’époque de Starfix, ça marchait très bien avec Télérama: il suffisait qu’ils détestent un film pour qu’on s’y rue.

Dans le sens inverse: quand le reste de la presse cinéma française se met à reconnaître des gens que vous avez soutenus, vous vous dites « Ah, enfin ! » ou « Mais pourquoi ne s’y sont-ils pas mis avant »?
C.L: C’est forcément énervant. Et ne concerne pas que la presse. Quand Cannes passe Dracula 3D d’Argento en séance de minuit, je me demande pourquoi ils ne l’ont pas fait avec Suspiria des années plus tôt. Et du coup, je me dis, que plutôt que ce nanar, ils ne jouent pas plutôt un coup d’avance en allant chercher les nouveaux… Et en même temps, c’est très difficile de vouloir comparer l’époque de Starfix et l’actuelle. Nous, on avait trois films à la télé par semaine, Canal plus allait tout juste exister… Aujourd’hui, les mômes croulent sous l’offre de films entre la télé et le Net. Si on faisait Starfix aujourd’hui, je ne suis pas sûr que ça aurait du sens qu’il soit consacré au cinéma, mais plutôt aux séries ou même la réalité virtuelle. On sait déjà que c’est là que ça va se jouer.
F.A.L : La question de faire un Starfix aujourd’hui se pose, mais elle est absurde. Ne serait-ce que parce que si on devait faire une revue de cinéma aujourd’hui, elle serait beaucoup plus négative que Starfix ne l’a jamais été. L’une de ses forces a aussi été d’être majoritairement positive, enthousiaste. Or c’est devenu quasiment un credo pour la critique aujourd’hui d’être négative, ce qui n’a aucun interet. Pour moi, un bon critique aujourd’hui, c’est celui qui écrit ou dit: bon ce n’est pas un très bon film, mais sur ces cent minutes, y’en a dix qui valent vraiment le coup d’être vues, et voici pourquoi. Sans compter en face de ça, le manque d’imagination et de créativité de beaucoup de films actuels.

Cela peut expliquer l’impression que j’ai eu en lisant dans Le cinéma de Starfix qui est censé être un numéro contemporain. Même quand ils utilisent des films récents, comme par exemple Mad Max Fury Road dans l’article de Gans, il n’est jamais vraiment question du cinéma actuel, mais d’un bilan du passé….
F.A.L : Je ne suis pas d’accord avec ça… Pour citer mon cas personnel, j’ai écrit sur Bond, parce que comme m’avait dit Walter Hill une fois: « Même si je fais un film qui m’interesse, si je suis sur que je vais faire perdre de l’argent à mes producteurs c’est malhonnête ». Un éditeur est venu nous proposer ce livre, mon boulot c’est qu’il y gagne un peu de sous. Maintenant, aujourd’hui, et tu peux l’écrire, c’est vrai que ce qui m’interesse vraiment c’est les cinéma israélien et allemand. J’aurais pu en parler mais je crois que ça n’aurait pas été très honnête vis à vis des gens qui vont acheter un bouquin sur Starfix. Cela ne veut pas dire que je suis malhonnête en écrivant sur Bond, que j’aime toujours autant, même si je préfère largement n’importe film d’Eran Riklis à Spectre, mais qu’il fallait maintenir une continuité avec le coeur de la revue. Par ailleurs, faire un numéro contemporain de Starfix, ça veut dire quoi? Qu’il aurait fallu parler des films sortis dans les six derniers mois? Dont les trois quarts sont déjà oubliés? Ca aurait été un peu fadasse pour tout le monde.
C.L : Il nous arrive de voir débarquer des cinéastes et de se dire que si on faisait Starfix aujourd’hui, on en parlerait. Des gens comme Ben Wheatley, Adam Wingard, Stefano Sollima ou…
F.C : … Jérémy Saulnier. Mais lui, Starfix n’en aurait pas parlé au moment de Blue ruin mais de Murder Party, son véritable premier film, parce qu’il s’y passait déjà quelque chose. On peut y voir que ce garçon n’est pas un faiseur de gore comme les autres.
C.L : Par ailleurs, notre éditeur veut vendre autant un livre sur Starfix que sur les années 80… La commande était aussi que ce bouquin soit essentiellement rétro.

En parlant de rétro. L’énorme boum du cinéma de patrimoine, fait qu’on réhabilite beaucoup plus facilement des cinéastes méconnus. Qu’en pensez-vous?
F.C : Cela a ses limites, ça me gonfle un peu qu’on fasse le énième article sur Fulci ou sur les maîtres du cinéma d’horreur italien et qu’il n’y aie toujours rien sur Andrea Bianchi, rien sur Cesare Canevari et tant d’autres. Aujourd’hui avec le net ou les éditions étrangères de DVD, on a le temps de découvrir leurs films comme ceux de beaucoup d’autres. La vraie qualité d’un journaliste de cinéma aujourd’hui devrait être de renifler immédiatement un nouveau talent qui débarque ou d’avoir l’honnêteté de retracer les filmographies de ceux à côtés desquels on est passé.

Justement, est-ce qu’aujourd’hui vous accordez de l’importance à la critique, est-ce que vous les lisez?
C.L: Non. La critique m’emmerde de plus en plus. Elle est souvent bien écrite, mais lisse, juste avec les mots dans le bon ordre. Quel ennui. Une critique de lue, c’est du temps perdu pour voir un film. Alors, je reste chez moi a télécharger. Majoritairement des films, italiens, espagnols ou autres, qui me faisaient fantasmer mais qui ne sont pas sortis en salles en France. Et pour les films récents, je retourne à quelque chose de basique: je ne veux rien savoir en amont, mais être attiré par une image ou un titre, ça me renvoie à mon adolescence, quand j’allais voir Rollerball uniquement parce que l’affiche, ce poing de métal hérissé, m’avait fasciné. Et ça marche: juste en ayant vu une photo, j’ai chargé un film d’exorciste coréen The priest, dont je n’avais jamais entendu parler. Et c’est un truc incroyable. Conséquence: les films qui sortent en salles et dont tout le monde parle me catastrophent alors que si rien que la moitié des trucs que je récupère sur le Net y sortaient, je serai en salle tous les jours…
F.A.L : A leur décharge, critique devient un métier ingérable par l’anarchie de la distribution. Personne ne peut vraiment dire pourquoi certains films sortent en salle alors qu’ils pourraient se contenter du marché DVD et ça marche dans le sens inverse.
F.C : Je le vois en tant que producteur. J’essaie de faire des films différents, comme ceux de Cattet & Forzani, mais quand ils arrivent en salle, ils doivent se battre contre vingt autres nouveautés. C’est plus tenable. Il faut essayer de faire circuler les films différement aujourd’hui, trouver des formes alternatives à la salle: le e-cinema, la VOD ou même les festivals. Je reste épaté qu’Amer soit un film extrêmement connu à l’étranger. Lorsque j’étais à Bruxelles pour des rencontres de co-production, je me suis retrouvé face à des cinéastes allemands, turcs ou canadiens qui me disaient « ah oui, c’est vous qui avez produit Amer! ». Alors qu’en salle en France, on a fait quoi, 4000 entrées…

Le corollaire de ces sorties alternatives, c’est qu’elles auraient besoin d’une presse, ne serait-ce que pour indiquer à leurs spectateurs potentiels que ces films existent et où les trouver… Là où la presse cinéma ne voit très majoritairement que par la salle. Comment pourrait-elle se réinventer?
F.C : J’en sais rien mais il faut que quelqu’un continue à jouer les courroies de transmission. Par des signatures, des partis pris, des plumes curieuses. Et ça peut aussi être en vantant les trucs qu’en étant horripilant. A l’époque de Starfix, ça marchait très bien avec Télérama: il suffisait qu’ils détestent un film pour qu’on s’y rue. C’était un indicateur fantastique : et, tu peux vérifier, avec leurs papiers sur les premiers Lynch, les premiers Cronenberg et tant d’autres, ils avaient un goût sur pour viser à côté de la plaque! (rires)

J’ai une demande du chef, quel serait votre top 10 chaos?
C.L: Ouh là, c’est dur, dix films ??? Faut y réfléchir et qu’on te rappelle…

Ou alors, un seul.
C.L : Nicolas (Boukhrief) t’aurait surement répondu Les Cannibales.
F.C : Le Déodato ?
C.L : Non, le De Oliveira !
F.A.L : Ah bon, ben alors, moi je dirai bien Les cannibales de Liliana Cavani. Parce que c’est une relecture d’Antigone de Sophocle, qui est une référence pour moi. Et la musique de Morricone est pas mal. Pourtant je n’aime pas beaucoup le cinéma de Cavani, mais ce film-là, si.
F.C : Mais on a pas dit un top cannibales, hein !
C.L : Ben pourquoi pas.
F.C : Ah ben si on va par là, j’aime énormément Grave de Julia Ducourneau, qui parle de cannibalisme comme personne ne l’a jamais fait.
F.A.L : Et vous oubliez Terreur Cannibale, d’Alain Deruelle. J’ai fait les bonus pour le Blu-ray américain…
F.C : Y’a un Blu-Ray américain de ce truc ?!? Pffrt. Et pourquoi pas une rétro au MOMA ? (rire général).

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