En 2023, le site Chaos a fêté ses 10 ans d’existence, notamment le temps d’une carte blanche mémorable à L’Étrange Festival. À cette occasion, et en guise de cadeau d’anniversaire, l’historienne et professeure de cinéma Nicole Brenez, qui a récemment révélé pour nous ses 5 films préférés de 2023, nous a envoyé son film chaos préféré réalisé entre 2013 et 2023. Voici sa réponse.
LE DRAGON DE LA MER D’ARACATI
Où en êtes-vous, Teresa Villaverde?
de Teresa Villaverde
France, 2019, 16’54
2019. Où en êtes-vous, Teresa Villaverde? Elle est au Brésil. Elle ne parle pas d’elle. Avec sa toute petite équipe (Vasco Pimentel, Joana Villaverde), elle filme une situation, un peuple, un combat. Dans un gymnase bondé et en folie, les habitants de Mangueira – une favela de Rio de Janeiro –, attendent les résultats du championnat annuel entre les écoles de samba. Ambiance survoltée des humains à l’intérieur, orage par-dessus, situation tragique tout autour, emblématisée par l’assassinat de Marielle Franco à laquelle se consacrait la parade de la Mangueira. On ne quitte pas l’intérieur, mais l’au-dehors traverse de partout. Trop d’intensité, panne électrique. C’est peu dire que le chaos règne. Dès la minute 04, fin du suspens qu’aurait entretenu n’importe quel autre film, un carton nous apprend que l’école de Mangueira a gagné la compétition. Le film ne se concentre pas sur une victoire, mais sur la puissance d’un peuple, la grâce des mouvements individuels et collectifs, l’angoisse, la passion, la catharsis, le génie des enfants qui transforment l’adversité d’un déluge en occasion de jeu, la complexité des émotions intenses de Monica Benicio, veuve de Marielle, la perfection poétique, politique et théorique d’un chant anticolonial qui revendique une autre histoire pour le Brésil, «pour les Noirs, les Indiens, les pauvres, les femmes et Marielle Franco», «L’histoire que l’Histoire ne raconte pas», celle des esclaves qui se sont battus, les Spartacus brésiliens. Le présent gronde des fureurs passées, toute une histoire des offensés, un océan d’injustice se déverse ici et maintenant sous forme de pluie par le toit abimé, sous forme de larmes par les yeux rayonnants. Teresa Villaverde décrit des formes de revanche et de combat mirifiques (les drapeaux, la musique, la danse, la poésie, l’insulte, l’amour, l’esprit de justice), une énergie démente, une euphorie collective capable de surmonter n’importe quelle tempête (le meurtre d’une élue, la dictature), une multitude hurlant que jamais la liberté ne lui sera donnée sinon par son propre pouvoir, «la liberté est un dragon de la mer d’Aracati», c’est-à-dire sauvegardée par les plus pauvres d’entre les pauvres, au Nordeste. Elle filme un peuple dans son invincibilité.
Souvent on a écrit que le cinéma, art populaire, avait pour vocation logique de filmer les foules et les peuples. «Une télégraphie sans mots enseigne le sens exact de l’âme des peuples» (Jean Epstein, «Langue d’or», 1922). Donc surtout les classes révoltées, dans le travail de leur libération. Avec Teresa Villaverde, un film se montre à la hauteur des idéaux révolutionnaires formulés par Miguel Almereyda, Nagisa Ôshima, Glauber Rocha et tant d’autres de par le monde. Teresa Villaverde se trouve exactement là où le cinéma importe.
Dans sa chronique Jury (Albin Michel, 2010), Macha Méril livre un portrait de Teresa Villaverde sous le pseudonyme de Gabriella. Elle écrit: «Elle aussi pensait que le destin lui présentait des situations qu’elle avait pour mission de déchiffrer, d’exploiter. D’en faire une œuvre. Gabriella est de cette espèce-là, de ces femmes pour qui chaque mouvement de la vie est un langage codé qui ouvre des portes secrètes, des invitations à regarder. Ces femmes sensibles suscitent le soutien immédiat des autres, la compassion et une vague crainte qui les place au-dessus, dans une zone à part, dans un air difficile à respirer où résident les esprits d’exception» (p. 17). Je ne connais pas Teresa Villaverde mais, en effet, à travers son Où en êtes-vous? dont chaque vision me fait fondre en larmes dès la minute 02, je crois deviner quelle exigence formelle, quelle ferveur politique et quelle intégrité artistique sont requises pour rendre un hommage aussi juste et enthousiasmant à chacune des vibrations de chacun de ces êtres qui, ensemble, appellent et créent leur propre joie. N.B.
