Dans Cambio de Sexo («changement de sexe» en français), Victoria Abril joue un homme qui veut devenir une femme. Histoire d’une métamorphose sexuelle dans une Espagne en pleine mutation qui révèle le réalisateur Vicente Aranda. Frondeur et avisé.

PAR ROMAIN LE VERN

José Maria est un jeune homme pas comme les autres. Peu viril, il est persuadé d’être une fille. Pour lui, impossible autrement: ce n’est pas une question de sexualité (du moins, pas encore) mais d’être. A l’école, il commence à faire parler de lui. Ses camarades lui cherchent des poux dans la tête en le ridiculisant et les membres de sa famille, déconcertés par la révélation, légèrement réacs, se posent des questions en commençant à se refiler la culpabilité. Un jour, José Maria est renvoyé du collège parce que trop dérangeant pour les autres élèves. Aucun souci scolaire précis (bon carnet de notes, étudiant sensible et industrieux). Juste une attitude qui agresse. Fou de rage, son père, vieil ours bougon et droit, répond à cette différence qu’il ne comprend pas par la force en emmenant son fiston travailler à la campagne chez son oncle pour qu’il devienne un homme. Lorsque ledit oncle le voit hacher du bois, il comprend qu’il n’y a rien à faire.

Mais par amitié pour José Maria et pour ne pas vexer le paternel, le gentil tonton répond que son neveu a parfaitement exécuté les tâches manuelles. Le brave fiston, devenu homme, a donc droit à une récompense: une petite visite au bordel pour faire quelques galipettes avec des péripatéticiennes. Découvrant un univers profane, José Maria ne comprend pas ce qui l’attend. Et regarde ce monde luxueux, lubrique avec les yeux d’un enfant émerveillé. Alors qu’un hétéro aurait dû être langue pendue, lui ne voit que l’aspect artistique d’une telle pratique. Trouvant ainsi un bel écho à ce qu’il ressent. Il y découvre au passage Bibi (la fameuse Bibiana Fernández connue sous le nom de “Bibi Andersen”), transsexuel qui exécute des shows dans le plus simple appareil avec un sexe masculin postiche. Quelques jours plus tard, après une énième brouille familiale, José Maria se barre à Barcelone et plaque tout, en laissant une lettre d’adieu à sa famille pour, dit-il, “mener sa vie”. Il loge chez une vieille mama chaleureuse, devient garçon coiffeur, recroise Bibi qui deviendra sa confidente, drague dans les discothèques et commence par se travestir en femme. Avant l’opération chirurgicale attendue.

En confrontant les traditions (incarnées par le père) et la modernité (par le fils), le cinéaste Vicente Aranda saisit un tournant dans le paysage social, culturel et moral d’une Espagne oscillant entre deux univers qui ne se comprennent pas: l’avant et l’après Franco. Dans Cambio de Sexo, ils sont présentés de manière contrastée, sur un mode aigre et doux, mélo sans être lacrymal. L’idée de traiter d’un tel sujet dans un tel contexte force l’admiration. D’autant qu’Aranda, pas fou, Verhoevenien dans l’âme et le style, réussit un sacré exploit: rendre Victoria Abril – dans l’un de ses premiers rôles – crédible en garçon aux formes généreuses. Ce qui rend l’actrice androgyne et paradoxalement hyper sexy. Il suffit de voir José Maria travestie en femme pour se rendre compte de l’évidence: c’est une femme et non un homme. Toute la première partie qui se déroule dans le cocon familial montre José Maria affublé d’une coiffure de Poil de Carotte mal aimé, cloisonné dans des vêtements ultraserrés qui cachent la poitrine de l’actrice et reflètent l’oppression de la famille uniforme. Tout ce qui se passe ensuite à Barcelone, loin des proches, dans une ville lumineuse où toutes les rencontres sont autorisées, symbole même d’une Espagne en plein éveil, révèle la part féminine de José Maria. Dans cette structure binaire, se cachent de très jolies choses: le retour de l’enfant providentiel à la demeure familiale, une belle conversation entre l’enfant et sa mère sur le chemin qui mène de la gare à la maison, de beaux échanges de regard avec un père fasciné et effrayé, des scènes de danse – dont une avec Bibi Andersen, icône underground seventies revue de nombreuses fois chez Almodovar période trash – qui révèlent qu’Abril a commencé comme danseuse avant d’être actrice, le vertige intime lorsque José Maria dissimule un sexe d’homme sous une longue robe rouge qui tourbillonne etc.

Certes, tout le voyage initiatique converge vers une scène d’opération chirurgicale attendue. Celle qui génère l’enjeu dramatique de cette fantaisie à la fois légère (on est à deux doigts du conte de fées) et grave (la rencontre avec l’homme viril, persuadé que José Maria est une femme). Ici, elle est schématisée à travers des diapos. Pour les petits curieux, on peut en voir une pour de vrai dans Et Il voulut être une femme, documentaire très louche et putassier de Michel Ricaud où l’on assiste à une vraie opération de trans en live après quelques interviews bidons du côté de Pigalle. Contrairement à feu Ricaud, Aranda cherche moins à en foutre plein la gueule du spectateur qu’à faire du cinéma. A sonder une métamorphose, celle d’un corps et d’un esprit qui cherchent à ne faire plus qu’un. A afficher une différence qui ne demande qu’à être reconnue. A célébrer un pays qui n’a plus peur de ses démons et ose clamer ses couleurs bariolées. Le film date de 1977, soit peu de temps après l’essor ciné de la Movida. Loin de Almodovar (pas ou peu d’hystérie) et plus proche de ses confrères Eloy de La Iglesia (Cannibal Man) & Victor Erice (L’esprit de la ruche) qui devaient user de moyens subtils pour réussir à glisser quelques annotations pernicieuses. Autre point commun avec ces deux cinéastes: Aranda œuvrait lui aussi déjà sous Franco. Social et politique, il a débuté au cinéma relativement tard.

Ses deux premiers films, Brillante porvenir et Fata Morgana (tous les deux réalisés en 65 et le dernier, coréalisé avec Roman Gubern) sont représentatifs de l’École de Barcelone. Considéré comme plus “commercial”, son Cambio de Sexo est peut-être le premier long métrage dans lequel il se lâche totalement. Au fil du temps, le résultat est devenu culte si bien qu’Aranda a continué dans le même registre des quêtes identitaires par le sexe. Il a souvent radiographié les itinéraires de demoiselles fâchées avec les normes sociales et titillées par le désir. On peut notamment voir ça dans La passion turque, réalisé en 94, dans lequel une femme confortablement installée avec son mari succombe lors d’un voyage en Turque aux éreintes avec un autochtone qui réveille en elle des désirs sexuels trop longtemps endormis. Quant à Abril qui signe avec Cambio de Sexo sa première collaboration avec Aranda, elle deviendra très rapidement sa muse inspiratrice. Revenant hanter sa filmographie à plus de dix reprises. De quoi contredire tout ceux qui assimilent Abril à Almodovar. Abril, c’est aussi Aranda!

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