[LE NID FAMILIAL] Bela Tarr, 1977

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Béla Tarr est un cinéaste qui peut tout se permettre quitte à provoquer le désir des plus impatients. Ce qu’il aime? La radicalité, la contemplation, la nudité de personnages confrontés au trou noir de leur vie, l’autopsie de la méchanceté et surtout l’utilisation de la musique pour exprimer des états d’âme ou pour fuir des mots. Dans deux de ses oeuvres sorties en France, on a pu mesurer l’étendue de son immense talent (Les Harmonies Werckmeister, réflexion sur la condition humaine qui débouche sur une parabole sur la prise de pouvoir, la montée du fascisme et l’aveuglement des masses et Damnation, sorti l’an passé, quête d’un amour impossible dans un monde corrompu). Béla Tarr a toujours détesté les explications pour justifier son travail (ce qui lui vaut d’ailleurs une réputation d’autiste tyrannique).

Le fait de découvrir Le Nid Familial après Damnation et Les Harmonies Werckmeister est intéressant parce que cela témoigne d’une évolution dans l’utilisation des formes cinématographiques. Réalisé en 1979, Le Nid Familial se présente comme un huis clos familial sous pression: ici, Béla Tarr décortique comment une pénurie de logement peut devenir un motif de divorce et de déchirures irréversibles. Irén et sa petite fille vivent dans l’appartement des parents de Laci, son mari. En fait, il s’agit d’une pièce et une cuisine dont l’exiguïté rend tout le monde tendu et agressif. Un soir, Irén invite une collègue de bureau à dîner. Laci rentre du service militaire, sa famille célèbre son retour mais cet intermède est de courte durée : le père reproche à sa bru d’avoir découché, de mal élever sa fille ; à son fils de ne pas avoir profité de son statut de soldat pour trouver un appartement. Ce n’est qu’une infime partie des problèmes auxquels ils vont être confrontés.

Le premier élément qui saute aux yeux est la propension du réalisateur à enregistrer les petits riens qui font les grands tous des nœuds humains, les détails qui sonnent faux et les phrases assassines qui font mal. A ses débuts, Tarr a avoué être très inspiré par les cinémas de Fassbinder et Cassavetes. On croit déceler les influences: le premier pour les relations familiales douloureuses; le second pour la crudité des parti-pris filmiques. Mais très vite, ce petit théâtre de l’horreur ne ressemble qu’à du Béla Tarr avec une radicalité dans le plan qui dure (et qui pourrait durer encore plus). Ce pourrait être complaisant ; c’est juste bouleversant. Déjà, le réalisateur Hongrois était libre de filmer ce qu’il voulait, d’accoucher de monuments de rudesse et de beauté semblables à ce Nid Familial.

A la lisière du documentaire avec des personnages qui semblent se confier en retenant leur respiration et leurs larmes, Béla Tarr radiographie un enfer: celui de la famille avec ses conflits tannants qui peuvent pourrir l’existence. A la fin du trajet, on se rend compte que tous les personnages, primaires et rustres, souffrent de la situation dans laquelle ils vivent et que s’ils se montrent cruels, c’est pour mieux masquer leurs faiblesses. Ce qui est admirable, c’est que même dans la noirceur, Tarr essaye des combinaisons audacieuses (musique guillerettes pour alimenter des existences minables) et retranscrit tous les troubles infinitésimaux de ses personnages sans jouer au gros malin. Avec le recul, le cinéaste part du concret vers l’abstrait. D’une forme de cinéma qui partait du constat social rustaud vers quelque chose de totalement insaisissable et de majestueux.

Loin des métaphores et des symboles (la baleine dans Les Harmonies Werckmeister, le chien dans Damnation), Béla Tarr enregistre les relations violentes de ses concitoyens et ausculte ce qui s’appelle la cruauté nue. La cruauté d’un viol. La cruauté d’un marasme social. La cruauté des non-dits et des regards. Avec une sobriété exemplaire, Bela en disait long sans tomber dans les délétères pièges de l’exposé didactique et pointait déjà du doigt des monstres qui retiraient progressivement leur masque pour laisser apparaître une bestialité enfouie. La bestialité qui effraie le cinéaste et le pousse à fuir tout contact humain.

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