Délétères et oppressants, les malheurs du chien Baxter… Un fleuron du cinéma fantastique français de la fin des années 80, sélectionné à Avoriaz.

PAR ROMAIN LE VERN

Baxter est un splendide Bull Terrier blanc, filant de foyer en foyer à la recherche d’un maître susceptible de le comprendre. A travers trois d’entre eux (une grand-mère qui, cernée par la solitude, se barricade chez elle et bascule dans la folie; un couple qui passe son temps à baiser et qui, forcément, rêve d’enfant; un gamin, fasciné par Hitler et la Seconde Guerre mondiale tombant amoureux d’une princesse de banlieue qu’il considère comme son Eva Braun), il se forge une opinion comme une expérience de l’espèce humaine, si laide qu’il vaut mieux rester un chien. Voyez le tableau de ce triste monde tragique.

Baxter pense, pas comme les autres. Il a la voix bizarre de Maxime Leroux (initialement, ce devait être un enfant puis Michael Lonsdale) et le spectateur entend toutes ses pensées. Fascinés par les marginaux en quête d’alternative dans un système uniforme et par l’éclat sublime de l’étrangeté dans le quotidien gris, Jérôme Boivin (réalisateur) et Jacques Audiard (scénariste) ont librement adapté La Sauvagerie, le roman singulier publié en Série Noire de Ken Greenhall, pour raconter les trois mésaventures de Baxter, un-chien-qui-pense. Et le récit d’humeurs, à cheval sur plusieurs genres, de nous séduire par sa construction tripartite assez bizarre et sa capacité à jouer sur la juxtaposition des points de vue.

Un peu oublié aujourd’hui, Jérôme Boivin faisait partie de ces réalisateurs des années 90 qui tentaient, à la manière d’autres (Alain Robak, Yann Piquer, Sarah Levy, Pierre Jolivet etc.) de sortir des rails, osaient un cinéma de genre dans un contexte franco-français, déterminés à prouver que le fantastique made in France ne se résumait pas à René – penseuh-à-moua- Manzor. Il est vrai, cet espoir a été de courte durée et la plupart des talents se sont reconvertis dans le téléfilm. Boivin aussi a un peu perdu cette ambition et si ses films n’étaient pas irréprochables, ils avaient le mérite d’être stimulants comme ses amusantes Confessions d’un Barjo (1992) adaptées de K.Dick.

Sélectionné à Avoriaz, Baxter, son téméraire premier long métrage, est considéré à juste titre comme «fantastique», plus dans la suggestion que dans la démonstration, jouant sur la dialectique humain/animal et fonctionnant sur l’émotion comme le malaise. Le caractère fantastique d’une telle histoire intervient précisément dans le fait que le monde est perçu par un chien nourrissant des idées contre-nature. Si ses pensées sont noires, c’est tout simplement parce que ses maîtres se sont tous mal comportés à son endroit. Mais Baxter agit comme un philosophe et son point de vue met en lumière la cruauté des hommes. C’est de toute évidence ce qui intéresse Boivin et Audiard dans cette adaptation tournée en Belgique. Ce qui fait peur dans Baxter, c’est finalement moins le bull-terrier que les monstres ordinaires, pleutres et hypocrites, qui l’entourent, qui pensent avoir une emprise totale sur lui et qui ignorent qu’en réalité, cette emprise ne peut avoir lieu que si l’animal le désire.

Faut reconnaître que cette tentative de dire les travers de l’homme à hauteur de chien était originale et assez audacieuse en soi. Surtout lorsqu’il s’agissait de raconter la passion aveugle d’un gamin a priori accordée avec le monde pour le IIIe Reich et montrer la maltraitance du chien couinant sous les caillasses dans une décharge. Pour sûr, Baxter pêche par sa mise en scène et sa distribution qui non seulement n’avaient rien d’exceptionnel en 1989 mais qui, à la revoyure, ont pris un sérieux coup de vieux. Et l’on veut bien croire sans peine que son tournage comme son montage n’ont pas dû être aisé ni heureux; ce que Audiard et Boivin ont suggéré chacun de son côté en interview par la suite.

En revanche, ses qualités d’écriture compensent largement les quelques scories. C’est même par le monologue intérieur, donc la qualité du texte, que le film atteint par intermittences une mélancolie voire une poésie comme lors de ce dénouement troublant où les pensées intérieures du clebs sont traduites oralement par l’enfant malheureux devant sa fenêtre, observant la maison chaleureuse du «couple d’en-face». La dimension fantasmagorique de cette fin n’est pas sans rappeler celle d’un autre film que Jacques Audiard a coscénarisé avec son père (Mortelle Randonnée, de Claude Miller). On retrouve déjà tout son style dans ce portrait d’une hyper-sensibilité déconnectée des autres, dans ces rapports de force et de domination, dans cette nécessité de traduire le sentiment d’être différent et dans cette métaphore du manque affectif, jouant avec tout ce qu’autorise le cinéma (le temps, l’espace, les mots, les idées).

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