A l’entrĂ©e d’un zoo, un cygne en fuite provoque un accident de voiture dans lequel meurent deux jeunes femmes. Ce drame rapproche les veufs : deux frères jumeaux jusqu’alors ennemis. Qui dit Greenaway dit chaos.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Breaking news: la page d’un canard fictif affiche trois fait-divers tragique (un accident de voiture, une noyade et la mort d’un architecte) comme tant d’autres. À peine le temps de l’apercevoir que l’on comprend qu’il s’agit alors des trois films que Peter Greenaway signera à la queue-le-leu dans les années 80: ZOO, Le ventre de l’architecte et Drowning by Numbers.

Âge d’or Greenawayesque. Après Meurtre dans un jardin anglais, où l’anglais fou offrait un anti-Barry Lindon snob et pourrissant où le diable se dissimulait dans les détails, la suite des opérations se fera plus moderne sans en changer les rouages fondamentaux: se servir de l’art pour brosser les passions humaines à travers des films-tableaux à la limite de l’installation, qui se regardent et s’écoutent très attentivement, vissés, plongés, dévoués. Dans le cas de ZOO, c’est triste monde tragique à tous les étages: une voiture percute un cygne qui déboulait par là, les deux passagères claquent et la conductrice perd une jambe. L’accident a lieu aux abords d’un zoo dirigé par deux jumeaux, par ailleurs époux des deux victimes. Rien ne va plus: l’accident, trop bête, trop farfelu, trop improbable, ne passe pas. Impossible pour les frangins d’imaginer leurs épouses mortes sous terre. Inconcevable. Si la mort est un calcul mathématique, l’un d’eux tente de trouver la solution: un cygne + une voiture + un bol de porcelaine + des crevettes = ?? Insensé. Puisque la mort dérange tant, ils essayent de capturer son essence: un fruit, puis des animaux de plus en plus gros dont ils filment la décomposition, espérant trouver une réponse, un apaisement, dans les chairs creusées et noircies, dévorées par les larves.

Mais il y a aussi la survivante, Alba, incarnée par une Andréa Ferreol bourgeoise et gourmande, qui continue à séduire clouée dans son lit. Il y a la dame au chapeau qui observe, un chirurgien qui se prend pour Vermeer, une prostituée qui raconte des histoires cochonnes et se fait appeler la Venus de Milo, une petite fille qui voit tout. Quand on parle, on s’échange des réflexions belles et absurdes: le zèbre est-il un animal blanc à rayures noires ou un animal noir à rayures blanches? Le chagrin altère t-il notre goût si on est dévoré? Eve a t-elle refilé des bactéries à Adam en l’embrassant? Dans sa symphonie mono-maniaque, Greenaway ne laisse aucun objet, aucun personnage, aucun décor au hasard, organisant tout l’espace à la manière d’une gigantesque peinture mouvante. Il y a des corps nus, très nus même, et d’autres en décomposition, nous renvoyant comme d’habitude chez Greenaway à ce qui palpite et à ce qui se fane. Le compositeur Michael Nyman, possédé et féroce, rythme chaque instant comme si sa vie en dépendait, ajoutant encore plus d’énergie dans des séquences surréalistes.

Ce qui est curieux, c’est que ZOO évoque parfois une alternative baroque à Faux-Semblants: comme chez Cronenberg, deux jumeaux inséparables tournent autour de la même femme, qui les conduira à plonger un peu plus dans leurs obsessions morbides. La chair, au cœur du sujet, fait un retour en arrière plutôt que d’évoluer: la recherche de symétrie n’est plus seulement graphique, elle est aussi charnelle, conduisant à des amputations ou littéralement des «recollages». Malgré la quête d’un contrôle et d’une vérité, sur les corps, sur la vie, sur la mort, la nature reprendra tout naturellement ses droits dans un déluge gluant d’escargots.

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