Après Canine, Alps, The Lobster et Mise à mort du cerf sacré, le réalisateur grec Yorgos Lanthimos continue d’être méchamment surréaliste dans La Favorite.

INTERVIEW: ROMAIN LE VERN

Quel est le premier film que vous avez vu?
Yorgos Lanthimos: Je crois que le premier film que j’ai vu, c’était un film avec Bud Spencer & Terence Hill. Je me souviens être allé au cinéma avec ma mère voir une de leurs comédies de la fin des années 70. J’adorais regarder ça, gamin. Bruce Lee était mon héros. Je me souviens évidemment plus de quoi parlait les films. En revanche, je me souviens m’être franchement amusé en les regardant. J’imagine que si je les revoyais aujourd’hui, je ne les trouverais pas aussi enthousiasmants. Je suis tombé dedans, petit. Le cinéma m’a toujours accompagné, bien avant de devenir réalisateur. J’adore regarder des films, depuis toujours. Au départ, je voulais étudier le cinéma pour apprendre à filmer des publicités. Puis j’ai découvert les cinémas de Tarkovski, Bergman… C’est grâce à eux si je suis cinéaste. Je leur dois tout. A ce propos, c’est surprenant de voir à quel point le cinéma indépendant étranger était diffusé dans les salles de cinéma. Nous avons facilement eu accès à cette culture, à ces films qui étaient présentés dans les festivals internationaux comme Cannes et à Venise. J’ai vraiment eu accès à ce cinéma-là pendant mes études de cinéma. Le premier film qui m’a fait découvrir qu’un autre cinéma existait, c’était Enquête sur un citoyen au-dessus de tout soupçon (Elio Petri, 1970). C’est amusant que nous en parlions car je l’ai revu récemment et c’est vraiment un film que j’adore. Je me souviens de plein de détails comme la cravate bleue, par exemple.

Le surréalisme est très présent dans vos longs métrages. Vous revendiquez l’héritage de Buñuel?
Yorgos Lanthimos: J’adore le surréalisme mais je ne me dis pas au moment d’écrire ou de tourner que je fais du surréalisme. Je ne pense pas non plus à l’amour fou. Je suis vraiment plus instinctif, plus sur le moment. Si je trouve quelque chose de drôle ou sombre, je le mets sans réfléchir et ensuite je vois comment ça s’inscrit dans le film, avec la musique, avec le montage. Je pense que si l’on pense autant au surréalisme en regardant mes longs métrages, cela vient avant tout de mon aversion pour le réalisme au cinéma. Je pense toujours qu’il faut étirer un argument à l’extrême pour voir les situations qui en découlent. La technique est proche du surréalisme mais il y a une volonté d’en dire plus sur l’humanité et en cela, au moment de développer The Lobster, par exemple, j’ai surtout pensé à des concepts très actuels comme la télé-réalité.

Comment conservez-vous votre liberté artistique ?
Yorgos Lanthimos: Si je ne l’ai pas, alors je décline. Après des études de cinéma, j’ai fait beaucoup de pubs rémunératrices pendant des années. C’est une bonne école pour se faire la main techniquement mais aussi pour envisager l’économie d’un premier film fauché comme Canine, intégralement tourné avec des amis. Vous payez l’essentiel et vous demandez aux amis pour le reste: un appartement, une voiture, tel ou tel vêtement. Sans l’argent gagné grâce aux pubs, je n’aurais jamais pu faire Canine. Il y a bien une aide du centre cinématographique grec mais elle demeure faible. Mais l’économie avec laquelle je réalise des films ne peut pas durer et à ce stade, je ne veux plus faire d’autres jobs pour réaliser. J’essaye d’évoluer, oui, mais jusqu’à un certain point.

Sinon, vous pensez-vous qu’en 2050, on fera encore du cinéma ?
Yorgos Lanthimos: Oui, définitivement. Même si je suis pessimiste, de nature. Il y aura toujours du cinéma parce que c’est une expérience unique en soi. On pourra sans doute reproduire l’esprit de la salle de cinéma dans votre maison. Mais les gens voudront toujours voir des films en salle, pour partager cette expérience avec d’autres personnes.

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