La cinquième saison de Black Mirror était si épouvantable qu’il nous fallait un remontant. On l’a trouvé en Years and Years, formidable série signée Russel T. Davies, lancée sur la BBC le 14 mai dernier. Une fresque familiale se déroulant sur une quinzaine d’années, doublée d’une dystopie hallucinante sondant une société à bout de souffle.

PAR JEREMIE MARCHETTI

Histoire de colmater les dommages collatéraux de la (mauvaise) fin de Game of Thrones, HBO tente de combler la fissure béante: l’enchaînement de Chernobyl, Euphoria et de Years & Years passe pour un coup de pommade du genre costaud. Alors qu’on crève sous la canicule, les nouvelles séries de la célèbre chaîne privée semblent nous enfoncer un peu plus dans un trou noir. Mais le plus beau, le plus vrai, et le plus vertigineux des chaos, c’est celui de la mini-série de Russell T.Davies (ici main dans la main avec la BBC), qui avait marqué l’histoire de la télé avec ses fictions arc en ciel (Queer as Folk, Bob & Rose et Cucumber/Banana) et ses alliances avec Dr Who et son spin-off Torchwood. Alors que côté Netflix, Black Mirror s’auto-parodie dans une misérable saison 5, Y&Y ressuscite en un coup de baguette magique l’esprit des premières saisons du show de Charlie Brooker, à tel point qu’on se demande si Davies n’est pas de mèche avec le bonhomme. On y retrouve cette peur implacable et acide des lendemains qui déchantent et un regard acéré sur les hautes-technologies (les drones fous, le flicage virtuel, l’âme comme une donnée numérique…) même si, à vrai dire, la coeur de Y&Y se situe ailleurs que dans l’effroi du high tech, qui ici peut se révéler aussi aliénant que bénéfique. Car l’autre feuilleton qui vient en tête est indubitablement Six Feet Under, dont la vision crue et tendre de la famille fait de plus en plus d’émules, comme en témoignent les récents This is Us, The Haunting of Hill House ou l’avorté Here and now.

Direction Manchester pour toquer à la porte de la famille Lyons, dont les frères et sœurs s’ébattent sous le regard de leur grand-mère: Stephen travaille dans la finance et mène une parfaite vie de famille avec sa femme Celeste et ses deux filles; Daniel supervise la gestion d’un camp de réfugiés et vient de se marier avec Ralph; Ruth mène une vie de mère poule agitée sur son fauteuil roulant; et Edith, loin de tous, est une activiste dont l’absence fait grincer des dents. La série démarre en 2019 saute les années d’épisodes en épisodes, crutant les changements sociétaux qui s’opèrent autour des personnages, le tout sur un peu plus d’une décennie. Là où Davies frappe très fort, c’est que son récit d’anticipation n’a rien d’une dystopie délirante à grand renfort de chasse à l’homme ou de retour du troisième reich, mais garde au contraire un œil avisé sur notre situation actuelle. Pensez à la régression intellectuelle, au désastre climatique, à la montée de l’extrême droite, à la dématérialisation, aux persécutions homophobes, à la fascination accrue pour des bouffons politiques, à la tension nucléaire, aux fakes news, à l’hostilité faite aux réfugiés… tout cela, Y&Y le mâche et vous le recrache en pleine figure: car il serait temps de se demander qu’adviendra t-il de tout ça dans quelques années?

Rien de ce qui est raconté dans la série de Davies paraîtra en effet too much ou énorme malgré les apparences, à l’image du petit ami de Daniel, assez bête pour reconsidérer des théories du complot. Car ce qui est gros, ce qui est impensable, on le vit déjà: qui aurait parié qu’on se retrouverait avec un méchant de série z à la tête des États-Unis, un Patrick Bateman condescendant à l’Élysée ou une montée de popularité pour une aryenne grimaçante? Il y a encore quinze ou vingt ans, pas grand monde. Dans une séquence déjà culte, le sort en est jeté selon la matriarche Lyons: si on patauge dans la merde jusqu’au cou, c’est de la faute à chacun, et non pas celle du voisin. Et côté régalade politique, Y&Y sort l’artillerie lourde: une Emma Thompson hilare et uber classe à la tête du parti imaginaire 4 Stars, une sorte de best-of assumé de Margaret Thatcher, Theresa May, Marine Le Pen ou de Nigel Farage, femme politique charismatique se faisant remarquer par des sorties douteuses sur les plateaux tv. Mais là encore, c’est à se demander si on ne le vit pas déjà? Cantonné à des rôles attachants, l’actrice dévoile une nouvelle facette incroyable de son talent, qu’elle portera au pinacle dans un monologue terrifiant sur les camps d’exterminations.

Et nos héros? Nos petits Lyons rugissant? Ils assistent, s’émeuvent, se prennent la gueulent, se déchirent, s’aiment au fil des années, avec une absence de linéarité et un souffle tragique qui vous prend à la gorge (traumatisant twist de l’épisode 4 qui vous sèche instantanément!). Comme toute bonne famille de série télé, on s’y attache tellement qu’un épisode ou deux en plus n’aurait pas été de refus. L’acuité du regard de Davies, sa dureté comme sa légèreté, sa pression constante: tout nous chamboule et nous ébranle. En fin de montagnes russes, l’espoir pointe tout de même le bout de son nez, histoire de nous susurrer que tout n’est pas complètement foutu pour nous. Mais en attendant, on risque fort d’en baver…

2 Commentaires

  1. Bonjour, super article pour une série que je viens à l’instant de finir. Juste un conseil, je savais qu’il se passait un truc de fou à la fin de l’épisode 4 et j’aurai aimé ne rien savoir avant. Ne pensez-vous pas que vous pourriez reformuler en “traumatisant twist d’un des épisodes …” laissant planer le doute, histoire que la surprise soit encore plus dingue pour les futurs spectateurs ?

    Mais sinon, ouais, quelle claque !

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