Mocky a beau être considéré comme un réservoir à anecdotes aujourd’hui, il n’en a pas moins réalisé quelques grands films comme cette adaptation de Frédéric Dard.

PAR ROMAIN LE VERN

«Ce qui lie mon œuvre à celle de Frédéric Dard, c’est la haine de l’hypocrisie, le besoin de franchise, même au prix du mauvais goût puisque le mauvais goût, pour beaucoup, c’est dire la vérité.» Jean-Pierre Mocky.

Mars 1981. Ancien ministre, Horace Tumelat (Victor Lanoux) est désormais président d’un puissant parti politique, le RAS. Ginette Alcazar (Dominique Lavanant), sa secrétaire, est dingue de lui. Un matin, elle reçoit un coup de téléphone et annonce la nouvelle au président: Eusèbe, son vieil oncle, a été retrouvé pendu dans son pavillon de banlieue. Cette mort est pour Tumelat l’occasion d’une double rencontre: celle de Noëlle, la fille de la femme de ménage de son oncle, adorable personne qu’il se met à aimer d’un amour profond et sincère, et celle d’un vieil homme (Jacques Dufilho), séquestré depuis dix-huit ans dans la maison par Eusèbe afin d’éviter qu’il ne fasse des révélations sur Tumelat dont il connaît le passé peu glorieux. Autour de Tumela, gravitent d’autres personnages, paumés ou pervers : un policier brutal obsédé sexuel (Jean-François Stévenin) qui terrorise par ses fantasmes tordus une voisine d’Eusèbe entourée de chats, la très seule Madame Flück (Jacqueline Maillan), qui pourrait bien avoir vu quelque chose; un photographe véreux (Jacques Dutronc), qui a réellement vu quelque chose; un commissaire minable (Jean-Luc Bideau) qui ne voit jamais rien; un cheminot communiste convaincu (Michel Galabru) qui n’a jamais rien compris de sa vie.

On est tous d’accord pour rire aux déclarations ouvertement mythomanes de ce très cher Jean-Pierre Mocky qui se complait aujourd’hui dans une caricature de lui-même et passe pour un radin vitupérant alimentant sa propre légende au gré de merveilleuses interviews, faisant bouffer du boudin à ses assistants sur les tournages, demandant à ce qu’on «enlève l’eau» de la mer, vociférant sur ce «con de perchman» et éructant «MOTEUR». Mais il ne faudrait pas réduire Mocky Balboa au bon client télévisuel amuseur de galerie multipliant les vannes de cul. Fut un temps, soit des années 60 aux années 90, Mocky avait vraiment les comédiens à ses pieds et dirigeait vraiment des monstres d’acteurs (Michel Simon, Bourvil, Michel Serrault et consorts). Jugez plutôt la qualité de ses castings dans une pochade grivoise estampillée carré blanc lors de ses diffusions à la télévision comme Les saisons du plaisir (1986) – dans laquelle s’amusaient Charles Vanel, Denise Grey, Jacqueline Maillan, Stéphane Audran, Jean-Pierre Bacri, Jean-Luc Bideau, Roland Blanche, Darry Cowl, Bernadette Laffont… – ou une enquête policière génialement insolite comme Agent trouble (1988) où Catherine Deneuve parée d’une perruque de vieille fille était entourée de Richard Bohringer, Tom Novembre, Dominique Lavanant, Kristin Scott Thomas, Pierre Arditi… A l’époque, et le mythomane dit vrai, il avait vraiment la possibilité d’aller aux États-Unis tourner des films avec Harvey Keitel même si depuis Harvey Keitel ne doit plus franchement se souvenir de lui. Du coup, faute d’avoir réalisé son fantasme US avec Harvey Keitel, il s’est contenté du Harvey Keitel français: Dick Rivers.

Y a-t-il un français dans la salle? qu’il a réalisé en 1982 est conçu, comme Les saisons du plaisir, Le Miraculé, Agent Trouble ou encore Ville à vendre, comme un film-choral où les personnages secondaires, très soignés dans leur caractérisation, ont quasiment autant d’importance que le personnage principal, un politique au passé trouble en pleine rédemption amoureuse. Le vrai atout de cette chronique polyphonique, c’est la rencontre Jean-Pierre Mocky et Frédéric Dard. En bons provocateurs n’ayant pas besoin de se forcer tant leur sens de la provoc est naturel, ils fomentent une séance de tir aux pigeons politique. Ils ont tous deux des choses à dire sur la politique, l’hypocrisie, la démagogie, la perversité, le monde et les gens. A tel point que l’un complète idéalement l’autre, à tel point que l’on ne retrouve pas l’impression persistante chez Mocky de bâclage ou de légèreté. Ici, ça n’est vraiment pas le cas.

Y a-t-il un français dans la salle? fait partie de ses films les plus aboutis. C’est aussi son film le plus sombre, le plus hanté et il serait dommage de se fier aux dix premières minutes qui tiennent de la pure grivoiserie. C’est précisément par la trivialité que Mocky a su toucher quelque chose d’infiniment plus puissant, soutenu dans l’écriture par Dard adaptant son San Antonio sans San Antonio. La question que posent Mocky et Dard de concert, c’est de savoir si nous avons la possibilité de changer de destin et donc, de nous affranchir du passé. En l’occurrence, est-ce qu’en France, on peut se remettre des nazis ? Jacques Dufilho, maître-chanteur séquestré à la rusticité inquiète, incarne cette mauvaise conscience.

«Regarde-les tous ces cons de première classe, je les enfouis dans la gangue incassable de mon profond mépris dont je suis le président d’honneur.» Le personnage principal, un président de parti finalement joué par Victor Lanoux – Philippe Noiret, Yves Montand, Jean Rochefort étaient initialement pressentis mais, effrayés par le rôle peu de temps avant l’élection de François Mitterrand en 1981, ont tous refusé – est lui-même assez sinistre, gris, inexpressif, blasé. Jusqu’à ce qu’il croise le regard de Noelle, joueuse de flûte virginale dont la beauté vient fendre son armure. Foudroyé, il cache ses cheveux blancs, se teint les cheveux en roux, retrouve le sourire et s’attache à elle. Il ira même jusqu’à la rejoindre tout seul au volant de sa voiture chez une famille de prolos en banlieue. Il est totalement addict et cette cristallisation amoureuse est amplifiée par le fait qu’autour de lui, gravitent des personnages seuls, pervers, faux-derches et en même temps tragiques comme on en voyait alors chez Ferreri. Des personnages ayant tous droit à des monologues intérieurs (ce qui rend encore plus justice à la verve de Dard), par ailleurs assez génialement incarnés : Dominique Lavanant en secrétaire espiègle et nymphomane ravagée par l’ennui et la misère sexuelle comme affective, éperdue d’amour pour un homme de pouvoir qui ne la regarde pas et qui se cogne un mari atrabilaire en rentrant chez elle le soir ; Jean-Luc Bideau en commissaire obséquieux, tellement impressionné par le sujet de son enquête qu’il se révèle d’une maladresse désarmante, tel un enfant face à un adulte ; Andrea Ferreol en bonne à tout faire vivant petit et voyant petit, ravie que sa fille si douce et si pure de 17 ans file l’amour avec un homme de pouvoir de plus de 50 ans – elle qui prenait son pied en se déshabillant pour satisfaire les fantasmes de l’oncle tendance papi vicelard; Michel Galabru en cheminot ramenard leader syndicaliste toqué de Georges Marchais, ours qui pleure en voyant sa fille s’éloigner de lui, voyant toutes ses illusions s’écrouler une à une; Jean-François Stévenin en flic homo prenant son pied en brusquant une vieille femme seule ensevelie sous ses chats (Jacqueline Maillan, exceptionnelle); Jacques Dutronc en paparazzi fouille-merde assujetti au sensationnalisme prenant en photo des cercueils et des incendies. Tous ces monstres sont émouvants, troublants, complexes et leurs interactions donnent lieu à de fulgurants moments de cinéma, en particulier Stévenin/Maillan qui s’étaient alors manifestement entendus dans une relation intense.

Comment, aussi, dans ces éclairs de folie, ne pas y voir un film viscéralement romantique célébrant les amours impolies et tordues ? Ici, tous les couples vont mal, traditionnels comme hors-norme : le président Lanoux cocufiée par sa femme (Emmanuelle Riva, une seule scène et elle est super bien) avec son amant (Cavanna!) qui retrouve l’amour chez une jeune femme qui pourrait être sa fille, voire sa petite-fille (il a 55 ans, elle en a 17!) ; la secrétaire (Dominique Lavanant) qui se tape tout ce qui bouge pour attirer l’attention de celui qu’elle aime et qui se venge d’un homme mari affreux (et la scène de vengeance sur le lit d’hôpital est super émouvante aussi); le couple Galabru/Ferreol qui vit sur un malentendu (lorsqu’il pleure, elle pense qu’il pleure de joie alors qu’il se tord de tristesse), le couple Maillan/Stévenin totalement improbable et dérangeant, mixant autant de fantasmes œdipiens que de choses déçues ou refoulées. Par l’amour, les personnages se réveillent et se révèlent. Et progressivement, le rire laisse poindre une indicible mélancolie. Dans la dernière partie, le discours façon Capra où Tumelat/Lanoux, armé de courage et ressourcé d’amour, dénonce les combines et les compromissions politiques, la tragédie ainsi que la révélation inattendue qui en découle («Pas d’autres victimes?») assurent que le film est travaillé par la noirceur, comme une lame de fond, telles les ondulations du mal, telle une volonté de se détruire et de se faire du mal. La destruction de l’homme par l’homme…

Y a-t-il un français dans la salle? est depuis le début une farce triste, vraiment triste, sur la nature humaine où la musique de Roger Loubet revient comme une vague, lancinante jusqu’à l’épuisement. Une ritournelle qui s’enfuit comme le temps passe, comme l’espoir s’enfuit. Vers la fin, le président Tumelat/Lanoux, réveillé comme jamais, blanchi, au sommet de sa forme, remporte enfin tous les suffrages; il ne sait pas qu’au même moment, ailleurs, tout a flambé, les fantômes comme l’amour, et qu’il a perdu l’essentiel, ce qui le tenait debout. La vie est dégueulasse, cher Monsieur, et non, définitivement non, personne n’est dupe, personne n’a plusieurs vies en une seule, personne n’échappe pas à son passé. Et alors que le président s’écroule, enserrant seul la seule chose au monde qui l’ait rendu heureux, retentit au loin la clameur de la foule joviale, indifférente à son désarroi. Aragon, un ami que Mocky a peut-être connu, avait bien raison : «il n’y a pas d’amour heureux».

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