Le réalisateur japonais Masashi Yamamoto est à l’honneur cette année au LUFF (Lausanne Underground Film Festival) dans le cadre d’une rétrospective mettant en lumière son cinéma hors des conventions. Pour l’ouverture des festivités ce mercredi soir, les festivaliers ont pu découvrir son dernier long Wonderful paradise, une farce drôle et douce, carburant à l’absurde et au mauvais esprit, dynamitant les sacro-saintes valeurs sociales et familiales.

C’est un réalisateur méconnu qui gagne à ne pas le rester: Masashi Yamamoto, auteur underground japonais dont le cinéma tâche, gratte et, parfois, fait rire aux éclats – ça dépend, bien entendu, des films et des genres abordés. Ainsi, après avoir fait ses armes à la fin des années 70 en radiographiant la scène punk nipponne, il a mis un point d’honneur pendant des décennies à célébrer des marginaux dans une société normative croulant sous le poids de ses convenances, en dézinguant les institutions patraques et en bricolant des films azimutés qui ne ressemblent qu’à lui (Saint Terrorism en 1980, Robinson’s garden en 1987 et Junk Food en 1996, tous projetés dans le cadre de sa rétrospective au festival). Présenté en première mondiale, son dernier film Wonderful Paradise est une parfaite introduction pour goûter aux recettes de ce cinéaste excessif: si vous trouvez que la sauce manque de liant, la prochaine fois, changez de cuistot. Mais si vous avez aimé ça, alors faites revenir sa filmographie.

Dans cette sitcom sous acide, idéalement présentée en ouverture au LUFF, une famille en plein délitement affectif doit quitter sa tendre banlieue bourgeoise de Tokyo pour un ailleurs à l’horizon préfiguré comme déprimant. Ainsi, pour contrer la tristesse de cette épreuve, ledit déménagement crève-coeur devient sous l’impulsion des enfants (à qui les deux parents manquent) une grande fête de quartier où chacun semble avoir répondu à l’invitation virtuelle sur les réseaux sociaux. On pourrait très vite s’ennuyer mais… non. Certes, le démarrage est poussif et le montage, trop lâche avec cette absence de rythme confinant à la léthargie, cherchant manifestement à traduire cette inertie et cette mélancolie propres au fait de quitter un domicile chéri. Mais Masashi Yamamoto emporte quand même le morceau sur la durée. Ainsi, à condition d’y souscrire, le principe scénaristique de son Wonderful Paradise semble obéir à une courbe exponentielle sur l’échelle de l’absurde donnant lieu à une multiplication de situations de plus en plus hallucinées, accélérant le rythme au départ mollasson, défiant toute vraisemblance et tout ancrage dans le réel (on ne croit évidemment à rien mais c’est pas le but recherché).

Masashi Yamamoto a cité Ozu lors des questions-réponses post-projo comme référence, pour sa peinture d’une cellule familiale en quête de liens. Mais pour aller vite en besogne, on dira qu’il s’agit grossièrement de The Taste of Tea revu et barbouillé par le Darren Aronofsky de Mother! qui ravage un décor unique avec des mouvements de foule (sans la brutalité ni la douleur physique ni même la dimension Biblique, merci bien). De la même façon que les quidams arrivent graduellement dans la maison sur le point d’être vidée – certains sortant parfois de nulle part, en nombre conséquent – pour se joindre à l’ivresse de la fête, le film empile sans en avoir l’air de nombreuses couches, pousse le bouchon du délire très loin.

Masashi Yamamoto raconte non pas comment tout ce petit monde va converger vers un seul et même chaos prévisible (par exemple, la maison qui finit saccagée par des intrus comme dans une comédie française populaire). Mais comment, en réalité, à l’instar d’une pièce-montée écoeurante sur le point de s’écrouler, se superposent des événements illogiques qui ne se répondent pas ou alors qui ne s’emboitent pas du tout les uns avec les autres, tout en traduisant un inéluctable déraillement: un petit garçon transformé en bâton dans une aire de jeu et sa mère qui parle avec un chat; un vieil homme qui ne veut pas mourir; un couple de vieux fantômes qui dansent; une femme qui tombe enceinte et accouche quelques heures après un rapport sexuel; un grain de café qui devient un monstre purulent dans un restaurant-express aménagé comme par magie dans une cuisine; une statue qui soudain s’anime; une femme qui vole pour jouer les médecins-légistes; un mariage où les convives sont aspergés de sang… Un peu comme si, avec son art du court-circuitage et sa propension au collage, le film partait dans plein de directions en creusant telle ou telle intrigue secondaire, de façon indépendante et autonome, en se foutant joyeusement du reste et du bordel autour, tout en propulsant le spectateur dans le même mouvement d’une fulgurante dernière partie de délire collectif.

Il y a un réel plaisir de spectateur à regarder ça. Il y a aussi le plaisir palpable de filmer chez son réalisateur, de faire du cinéma, de jouer avec les effets spéciaux, de tromper la mort, de raconter des histoires de façon généreuse, enjouée et poétique afin de rendre l’horreur du réel plus supportable.

LAISSER UN COMMENTAIRE

S'il vous plaît entrez votre commentaire!
S'il vous plaît entrez votre nom ici