Peut-être l’histoire la plus bizarre jamais racontée. Tant mieux pour nous.

PAR JEREMIE MARCHETTI

C’était dans les années 60: deux filles délurées refaisaient le monde, le défaisaient, le détruisaient et le contemplaient. C’était le sidérant Les petites marguerites, objet ludique et insolent que l’on devait à Vera Chytilova, un des rares piliers féminins de la nouvelle vague tchécoslovaque. Deux décennies plus tard et après autant de films très avant-gardistes mais peut-être moins impressionnants (tels que Les fruits du paradis ou L’après-midi d’un faune), apparaît Vlci Bouda, que l’on pourrait traduire par Wolf’s Hole (soit la gueule du loup), qui ressemble curieusement peu à tout ce qui a pu précéder dans la carrière de Chytilova. Une rupture qui n’est pas synonyme d’échec bien entendu, mais qui élève les points d’interrogations : en l’état, c’est peut-être l’histoire la plus bizarre jamais racontée.

Grand rite de passage très européen, la fameuse classe de neige sert ici de charpente à un thriller fantastique marchant parfois sur les traces neigeuses d’un Shining, l’incroyable b.o, rappelant les envolées spectrales et l’angoisse orageuse de celle du classique de Kubrick. Lorsque le film débute, la caméra, qui pourrait d’ailleurs être un point de vue non humain, lèche la poudreuse dans un générique hypnotique, qu’on devine réalisé le plus simplement du monde. Tout le reste est à l’avenant : peu de décors et zéro effet spécial. Vlci Bouda se débarrasse de tout pour aller hanter le paradis blanc. Au pied de la montage, 10 adolescents qui ne se connaissent pas sont invités par de mystérieux organisateurs pour un séjour au Wolf’s Hole, dans un but évidemment mystérieux. L’ado secret, la peureuse, le blagueur, l’obsédé, les jumelles qui s’emmêlent, la sauvage, l’hypocondriaque… ils sont tous là, les hormones en folie, bondissants et bruyants, vite désenchantés à l’idée de passer plusieurs jours dans un chalet enseveli par la neige.

Les trois moniteurs, dont un chef paternaliste et inquiétant, sont bien évidemment vagues concernant leurs intentions : stage de remise de forme ? De discipline ? d’éducation ? De sociabilité ? Il semblerait que «père», comme il aime se faire appeler, prône davantage le goût du défi et de la domination. Lorsqu’il annonce que 11 personnes se trouvent dans le chalet pour seulement 10 places prévues, il laisse le doute s’insinuer dans les jeunes cerveaux: plutôt que le bien-vivre ensemble, le bonhomme pousse à la délation et à la violence. Il faut qu’à la fin du séjour, un des onze adolescents soit sacrifié, selon le choix des dix autres. S’agit-il d’une sombre expérience, d’un jeu pervers ou d’une vaste blague: les garnements, petit à petit, s’adonnent à de multiples bassesse sous les regards dégénérés des moniteurs, dont les rictus terrifiants ne cachent rien de bon. L’identité des tortionnaires, évidemment surnaturelle, sera amenée très naturellement, face à un public de teenagers pas assez adultes pour douter, et encore trop enfants pour y croire.

N’y voyez pas un Battle Royale (Kinji Fukasaku, 2000) avant l’heure, Vlci Bouda étant particulièrement sage, même s’il n’oublie pas qu’un adolescent peut être aussi cruel que n’importe quel adulte. L’économie de Chytilova ne gâche en rien son sens du mystère et du cauchemar, où l’effroi se limite parfois à quelques silhouettes agitées de spasmes à la tombée de la nuit. Une bonne raison de croire que le fantastique tchèque n’est pas que sorti d’un livre de conte de fées.

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